La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"N'essuie jamais de larmes sans gants", Jonas Gardel

"Et il essuiera toute larme de leurs yeux et la mort ne sera plus ; ni deuil, ni cri, ni douleur ne seront plus. Les choses anciennes ont disparu." (Apocalypse, 21.4)

Bande Son ici

1982. Rasmus passe son bac et quitte la Suède profonde pour la capitale. À Stockholm, il va pouvoir être enfin lui-même. Loin de ceux qui le traitent de sale pédé. Benjamin est Témoin de Jéhovah et vit dans le prosélytisme et les préceptes religieux inculqués par ses parents. Sa conviction vacille le jour où il réalise qu'il est homosexuel.
Rasmus et Benjamin vont s’aimer. Autour d’eux, une bande de jeunes gens, pleins de vie, qui se sont choisis comme vraie famille. Ils sont libres, insouciants. Quand arrive le sida. Certains n’ont plus que quelques mois, d’autres quelques années à vivre.
Face à une épidémie mortelle inconnue, les politiques sociales ou sanitaires du « modèle suédois » échouent. Les malades séropositifs sont condamnés à l’isolement et à l’exclusion.

(voilà à quoi j'ai ressemblé pendant la moitié de ma lecture)

(et pendant l'autre moitié)

J'avais quinze ans à la sortie des "Nuits fauves". J'avais été le voir en cachette de mes parents, évidemment, et je me souviens encore très bien, et très fort, de l'uppercut qu'avait été ce film dans ma vie de jeune fille rangée. C'est peu dire que j'avais été bouleversée. J'avais quinze ans à peine, j'étais une toute jeune Antigone (je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse, vous vous souvenez?) pleine de rêves d'amour absolu et éternel, et j'ai vu en Laura (sublime Romane Bohringer) l'incarnation même de cet amour-là (entier!) et en Jean, en Jean, en Cyril, sans trop bien faire la différence, le seul objet possible de cet amour-là : le  héros, maudit, condamné, tant physiquement que moralement ou même philosophiquement. J'ai pleuré, beaucoup, pendant la projection, et j'ai tout autant pleuré, dans le secret de ma chambre, lorsque j'ai appris le décès, un an plus tard, de Cyril Collard. Pourtant, la jeune fille que j'étais alors a été choquée, aussi, tout aussi évidemment. La bisexualité de Jean, la menace du Sida, la brutalité, la frontalité (oui, je sais...), le cru avec lequel tout cela nous était jeté au visage, c'était assez violent. Mais beau. Presque poétique. Et nécessaire. Et terriblement fort.

Violent. Beau. Poétique. Nécessaire. Fort. Autant d'adjectifs qui conviennent à N'essuie jamais de larmes sans gants mais qui ne lui rendent pas suffisamment justice. Difficile de trouver les mots, en fait, pour vous parler de ce formidable roman. N'essuie jamais de larmes sans gants c'est d'abord et surtout une magnifique histoire d'amour, celle qui bouleverse un vie, l'évidence : je veux dans ma vie pouvoir aimer quelqu'un qui m'aime, une nuit de Noël, Stockholm sous la neige, et deux mains qui s'attrapent et ne se lâcheront plus. Universelle et sublime, tragique et passionnée, vouée à la Mort et pourtant hymne à la vie, l'histoire de Benjamin et Rasmus est bouleversante. Comme le sont toutes ces trajectoires individuelles, tous ces destins que l'on sait déjà brisés mais que l'auteur veut nous faire découvrir, parce que

Raconter est une sorte de devoir.
Une manière d’honorer, de pleurer, de se souvenir.
Une manière de mener la lutte de la mémoire contre l’oubli.

Reine. Paul. Bengt. Seppo. Lars-Ake. Rasmus. Benjamin. A travers les mots de Jonas Gardell, ce ne sont ne sont plus des personnages de papier, ils existent. Ils respirent, encore un peu. Ils s'aiment et ils meurent. Ils s'aiment et ils vivent. Ou peut-être les deux, allez savoir :  si ça se trouve, on ne peut être que des feux follets, voués à s'enflammer, à brûler un bref instant et à s'éteindre.

Dans N'essuie jamais de larmes sans gants, il y a des poèmes de Karin Boye, un élan blanc, des tapettes de l'espace et des cigarettes qui se consument entre les doigts, un sac rouge de "fille", mais tu peux tenir ma main si tu veux, Shirley Bassey et Motht the Hoople, des doigts d'enfant sur une vitre et des pères Noëls tout nus, des pipes taillées à la va-vite et des nuits d'amour, une famille parfaite sur un mur blanc, un enterrement complètement dingue et des chambres d'hôpital lugubres. Il y a un homme qui meurt, aussi, dans une de ces chambres, un homme qui pleure, un homme aveugle, émacié, couvert d'escarres, un homme qui crève du cancer des gay, de cette maladie encore inconnue et qui fait tellement peur. Un homme qui meurt, seul, sans personne pour essuyer ses larmes. Un homme qui meurt, veillé par son amour de toujours. Un homme qui meurt, dans une chambre d'hôpital.

Dans N'essuie jamais de larmes sans gants, il y a l'histoire de la Suède de ces années-là, la Suède, sans doute comme le reste de l'Europe, confrontée à l'inconnu, une maladie qui tue en deux ans de jeunes hommes dégénérés, peut-être une punition divine, qui sait. Une maladie de pédés. Et c'est comme une guerre menée en temps de paix, des malades cachés en haut d'une colline, des déchets dans des sacs plastiques, du fichage, du dépistage forcé, l'idée même d'un "camp" (?!). Une Suède qui a honte. Une Suède qui a peur. Et des hommes qui meurent, dans des chambres d'hôpital.

Pour tout il y a un temps fixé. Il y a un temps pour la naissance et un temps pour mourir. Un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser des pierres, un temps pour étreindre et un temps pour s'abstenir d'étreindre, un temps pour chercher et un temps pour se résigner à la perte...

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Jacqueline 18/08/2017 14:27

Quelle lecture...Je partage ton ressenti ... et mes larmes ont coulé en tournant la dernière page...

LaFée 21/08/2017 16:51

Je suis ravie d'avoir pu te faire découvrir ce merveilleux texte ❤️

Noukette 02/08/2017 23:28

Il me le faut !!!

LaFée 21/08/2017 16:51

Je pense qu'il te plaira beaucoup beaucoup ❤️

argali 11/07/2017 11:54

Magnifique billet !

Je me suis retrouvée aussi dans ce que tu dis de la vision des Nuits Fauves. Quel choc !

Karine 11/07/2017 11:26

C'est très très tentant, ça! Je prends en note, je ne connaissais pas du tout!

Jacqueline 11/07/2017 10:36

Après un tel billet - qui me noue le coeur et le ventre -, je ne peux que noter le titre et me procurer très vite ce roman...