La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Petit pays", Gaël Faye

"L'enfance m'a laissé des marques dont je ne sais que faire".

Comme un enfant qui refuse de goûter et agite fébrilement la tête "non, non, non, NON". Comme un ado désabusé qui assène un "j'veux pas" sans appel. Trop, de présence médiatique, d'avis dithyrambiques, de billets positifs, de sélection pour des prix. Sans même l'avoir lu, sans même savoir exactement de quoi il parle, Petit Pays m'a gonflée en cette rentrée littéraire. Alors, avec la mauvaise foi crasse qui est parfois la mienne, j'ai soupiré quand un élève m'a dit vouloir le lire pour son examen de juin. Et je l'ai ouvert, remplie de suffisance et d'a priori. Quelques heures plus tard, me voici ici en train de battre publiquement ma coulpe, et de chercher comment parler de ce roman sans tomber dans les travers dont je me moquais hier encore. Parce que oui, Petit Pays, c'est bien le formidable roman dont il était question partout. La blogo : 1- LaFée : 0.

 

Petit Pays, c'est un roman à hauteur d'homme, celui d'un jeune adulte, fils d'une rwandaise et d'un français, élevé au Burundi, qui se remémore son enfance. C'est donc à travers des yeux d'enfant, des yeux qui ne voient pas tout, qui ne comprennent pas tout, qui interprètent, sans doute, qui brillent un peu plus aussi, j'imagine, que Gaël Faye nous donne à voir l'Afrique. Ou plutôt son Afrique, celle des mangues, des copains, du combi Volkswagen. Il y a de la candeur dans cette première partie aux allures de carte postale, de la poésie aussi, dans les mots qui coulent et qui disent, et qui taisent aussi. Parce que sous la douceur, le drame gronde déjà, familial, politique, amical. L'Enfance ne dure pas toujours, surtout là-bas, dans ces pays faits de chuchotements et d'énigmes, de fractures invisibles, de soupirs, surtout en 1993-1994. Hutus, Tutsis, Rwanda, Burundi, avion abattu en plein vol et région qui plonge dans le chaos. Massacres, machettes, génocide, cette marée noire dont l'auteur dit que ceux qui ne s'y sont pas noyés sont mazoutés à vie. L'intelligence du roman, c'est de ne pas nous raconter frontalement, froidement, totalement, ces événements tragiques, c'est d'utiliser les yeux d'un enfant et l'amour d'une mère (et quel personnage! quelle force! quelle puissance émotionnelle! mon personnage préféré, je crois bien!) pour nous les faire ressentir, en biais (l'expression n'est pas de moi, mais de Yann Moix, comme quoi...), d'un peu loin, mais d'autant plus fort. Il y a des lettres qui s'échangent, dans ce roman, des sols que l'on frotte, des matelas dans le couloir, des serments à la vie, à la mort, une petite fille à qui l'on murmure ce qu'elle ne devrait pas entendre, et il y a Madame Economopoulos, et ses teckels, et ses livres, et ce poème de Jacques Roumain :

Si l'on est d'un pays, si l'on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l'a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c'est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu'on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence.

Dans Petit pays, il y a de l'émotion, de la poésie et de l'engagement. Quand on écoute Gaël Faye, il y  a tout ça aussi. Et c'est peut-être ce qui fait de ce roman un texte aussi réussi. Et aussi fort.

 

 

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Karine 15/05/2017 03:18

J'adore ton billet! Je ne voulais pas le lire exactement pour cette raison. Finalement, ce roman a été un coup de poing pour moi. Je ne savais pas du tout de quoi ça parlait et je l'ai pris en plein dans le ventre.

Nicolas 10/05/2017 10:32

Une lecture intéressante, à défaut d'être vraiment marquante. Il m'a manqué le petit détail qui en aurait fait un roman vraiment inoubliable, mais dans l'ensemble, j'ai apprécié ce roman.

Noukette 19/04/2017 22:56

Je suis exactement dans le même état d'esprit que tu décris en début de billet : pas envie. Mais il est là, il m'attend... et du coup ton avis risque de de me décider à me lancer ! ;-)

LaFée 24/04/2017 17:45

Je pense vraiment que tu seras touchée, Noukette...

Fanny 18/04/2017 09:24

Je suis contente de lire ton avis! Comme moi, tu as mis ce magnifique morceau, je ne m'en lasse pas!

Dans la même veine, il y a le très beau "J'ai longtemps eu peur de la nuit" de Yasmine Ghata. :-)

LaFée 24/04/2017 17:45

Les grands esprits... :-)

Jacqueline 17/04/2017 16:16

Tu parles très bien de ce magnifique roman .....:)

LaFée 24/04/2017 17:46

<3

argali 17/04/2017 15:19

Très beau billet.
La narration de Gaby décrit la pire tragédie sans s’appesantir sur les causes, la politique... juste avec la naïve innocence de l’enfant. Ce point de vue narratif rend encore plus palpable la monstruosité des faits et la déchirure provoquée par la fuite.

LaFée 24/04/2017 17:46

je suis bien d'accord : le choix du narrateur rend ce roman encore plus fort!