La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Vie de ma voisine", Geneviève Brisac

" Elle a un petit rire dans la voix, le rire de qui se méfie des lieux communs, des mots qui agissent comme des verrous qui se ferment. Ou comme des étiquettes ? Les étiquettes sont une drôle de chose. Juifs, polonais, athées. A chaque syllabe, ici, le monde rétrécit et se fige. La violence et les malentendus grondent."

Ça commence comme une nouvelle d’Alice Munro : lors de son déménagement, une romancière est abordée par sa voisine du dessus qui l’a reconnue, et l’invite chez elle pour parler de Charlotte Delbo...

Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous, pas de coïncidence (bande son ici ) : à la lecture des premiers mots de présentation, j'ai su que ce roman était pour moi. Je ne savais juste pas encore à quel point il allait réussir à me bouleverser à travers sa petite centaine de pages qui ne paient pas de mine. Une première lecture de 2017 coup de coeur, quoi de mieux pour commencer l'année?

La narratrice rencontre donc sa voisine, qui veut lui parler de Charlotte Delbo, voilà le point de départ de ce roman, curieux petit texte où les je s'emmêlent et se mêlent, tant Geneviève (enfin, j'imagine? J'avoue, je n'ai pas cherché le vrai du faux) et Jenny finissent par se fondre. S'engagent alors une conversation sans fin, et une amitié teintée de respect, faite de jardinage (ah, les impatiences!), de promenades (dans le passé autant que dans le présent), et de confidences. Et c'est à travers celles-ci que se dévoile la vie de Jenny Plocki. Du petit village perdu dans les bois polonais à l'étal de chaussettes du marché parisien, ce sont des vies plutôt qui prennent vie à travers les mots, celle de Rivka et Nuchim et de leurs enfants, à travers la tourmente de l'Histoire, celle qui prendra fin pour certains entre les barbelés d'Auschwitz. Puis il y aura la vie de Jenny, après, son engagement, ses amours, l'amitié qui sauve, et son métier d'institutrice, puis ces mots, ceux écrits sur un bout de papier miraculeusement échappés d'un wagon, Lebt un hoft. Vivez et espérez.

C'est un texte poignant de pudeur, de retenue et d'amour (qui n'est toujours pas un gros mot), c'est un texte qui serre le coeur mais qui est rempli de lumière et d'espoir. 

Puisqu'il est cité dans le roman, et parce qu'il résume à merveille ce que pourraient être mes voeux en ce début d'année, je choisis de terminer ce billet par un long poème de Charlotte Delbo, en espérant qu'il résonnera en vous autant qu'il le fait en moi à chaque fois que je le lis.

Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivants

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps

Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
Une danse
Quelque chose qui vous justifie
Qui vous donne le droit
D’être habillés de votre peau de votre poil
Apprenez à marcher et à rire
Parce que ce serait trop bête
A la fin
Que tant soient morts
Et que vous viviez
Sans rien faire de votre vie.

Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.

Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même expliquer comment.

 

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Moka 05/01/2017 20:42

Le poème est superbe..

LaFée 06/01/2017 16:51

Le livre aussi ;-)

Jacqueline 05/01/2017 20:19

Que d'émotion à la lecture de ton billet et du poème ..... Un livre qui me "parlera", c'est certain .....

LaFée 06/01/2017 16:52

Oh oui, je suis sûre qu il te parlera Jacqueline ❤️