La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

" Charlotte Delbo, La Vie Retrouvée", Ghislaine Dunant

"Ecrire est un acte qui engage tout l'être. C'est un acte grave, dangereux. Il faut du courage. On y risque parfois sa vie et sa liberté (...), toujours sa réputation, son nom, sa conviction, sa tranquilité. (...) On met en jeu sa sensibilité, ce qu'il y  a de plus profond en soi. On s'arrache la peau. On se la met à vif." (Charlotte Delbo)

Il m'a fallu presque trois semaines pour lire cet essai. Trois semaines, c'est long, et pourtant, ce ne fut pas assez pour prendre la mesure du travail accompli par Ghislaine Dunant. A mi-chemin entre la biographie et une thèse de doctorat d'analyse textuelle (dans ma bouche, et dans le cas présent, c'est un compliment), Charlotte Delbo, La vie retrouvée est l'oeuvre d'une spécialiste (la liste des documents consultés est assez hallucinante), d'une romancière (une langue soignée et travaillée pour parler de celle, unique et si particulière, de Delbo) , et d'une femme, surtout, qui avoue avoir été soufflée, par la force et la beauté d'une écriture, celle de Charlotte Delbo. Comme moi, tout comme moi. Et comme tant d'autres, sûrement.

 

Ghislaine Dunant l'appelle souvent "Charlotte", et c'est ce qu'elle nous donne à voir : la femme derrière l'écrivain, l'amoureuse (pudique et folle à la fois), l'amie, la fille, l'assistante, la survivante, celle qui n'est jamais vraiment revenue. Mais aussi l'écrivain derrière la femme, parce que les deux ne font qu'un, même si Delbo elle-même exprime comment le je est un autre de Rimbaud est, quelque part, ce qui lui a permis de continuer à être. Elle a fait d'elle-même un personnage de théâtre, cette Françoise qui lui ressemble tant, pour ce théâtre qu'elle aimait tant, dans ses pièces encore enfin jouées à travers le monde (un extrait ici). Le pouvoir des mots, des héros de fiction, de la tragédie grecque, Alceste qui l'accompagne dans le train qui l'emmène à Auschwitz, Electre, Le Misanthrope qu'elle se récite pendant l'appel à Ravensbrück. Le pouvoir des mots, et celui de la littérature, comme une mise en abyme.

Dans cet essai, on croise Louis Jouvet, Jérôme Lindon, Henri Lefebvre, on voyage en Grèce, en URSS, on parle politique et sociologie : c'est un pan entier de l'Histoire qui s'offre à nous, à travers le prisme de Delbo, sa vision bien à elle de l'actualité : tranchée, sans concession ni fard. Parce qu'elle était comme ça, Charlotte Delbo. Seule, comme une danseuse de corde. Fière. Réservée. Meurtrie et écorchée (...) Seule sur sa corde. Sa personnalité hors-normes, elle crève les pages, que l'on imagine presque tâchées de whisky et de café, mais surtout elle permet de, de quoi? J'allais écrire "comprendre", mais ce serait une erreur, tout comme "imaginer", "interpréter", et tous ces mots que l'on utilise généralement. Elle nous permet de mieux entendre, peut-être, la catastrophe qui a fait une fracture dans notre humanité. Parce que Charlotte  Delbo passera sa vie à écrire ce qui n'était pas concevable et qui fut.

Parce que Charlotte Delbo, dès son retour des camps, en 46, elle ne témoigne pas. Elle ne raconte pas. Elle met à jour, elle fait entendre, elle veut donner à voir ce qui a pu être, ce qui a eu lieu. Elle ne veut pas expliquer, à quoi bon? Il faut que lecteur s'approprie ce qu'il y a à ressentir, pour trouver une place, sa place au bord de ce trou de l'Histoire qu'est Auschwitz, et que l'indicible ne peut qu'agrandir. Quelle claque que de découvrir combien d'années ont dû passer avant que Delbo n'envisage de publier Aucun de nous ne reviendra, pourtant écrit dès 1946, et surtout combien d'années il a fallu au public pour être capable de recevoir ce texte, ses textes, et de vivre presqu'au présent les batailles que livra Delbo pour publier Le convoi du 24 janvier, la trilogie Auschwitz et après, et tous les autres, ainsi que les processus de rédaction de son oeuvre, foisonnante, mais ô combien déroutante pour cette  France d'après-guerre.

Quand j'ai lu pour la première fois Charlotte Delbo, j'ai été frappée, presque soufflée par la force de ses mots. Par l'économie, le silence même qui est dans ses mots. L'inimaginable existe, et Delbo lui donne vie. Delbo qui a acheté la petite garde de Breteau, elle qui écrivait, des années auparavant, ce texte, celui qui pour moi donne à voir son écriture, infiniment puissante, sèche, mais qui restitue l'émotion et l'horreur. Elle a changé, l'écriture de Delbo, au fil des années, le je s'est fait plus présent, mais elle n'a jamais perdu sa force. Charlotte non plus.

Rue de l’Arrivée, rue du Départ (Aucun de nous ne reviendra)

Il y a les gens qui arrivent. Ils cherchent des yeux dans la foule de ceux qui attendent ceux qui les attendent. Ils les embrassent et ils disent qu’ils sont fatigués du voyage.
Il y a les gens qui partent. Ils disent au revoir à ceux qui ne partent pas et ils embrassent les enfants.
Il y a une rue pour les gens qui arrivent et une rue pour les gens qui partent.
Il y a un café qui s’appelle « À l’arrivée » et un café qui s’appelle « Au départ ».
Il y a des gens qui arrivent et il y a des gens qui partent.

Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
c’est la plus grande gare du monde.
C’est à cette gare qu’ils arrivent, qu’ils viennent de n’importe où.
Ils y arrivent après des jours et après des nuits
ayant traversé des pays entiers
ils y arrivent avec les enfants même les petits qui ne devaient pas être du voyage.
Ils ont emporté les enfants parce qu’on ne se sépare pas des enfants pour ce voyage-là.
Ceux qui en avaient ont emporté de l’or parce qu’ils croyaient que l’or pouvait être utile.
Tous ont emporté ce qu’ils avaient de plus cher parce qu’il ne faut pas laisser ce qui est cher quand on part au loin.
Tous ont emporté leur vie, c’était surtout sa vie qu’il fallait prendre avec soi.
Et quand ils arrivent
ils croient qu’ils sont arrivés
en enfer
possible. Pourtant ils n’y croyaient pas.
Ils ignoraient qu’on prît le train pour l’enfer mais puisqu’ils y sont ils s’arment et se sentent prêts à l’affronter
avec les enfants les femmes les vieux parents
avec les souvenirs de famille et les papiers de famille.

Ils ne savent pas qu’à cette gare-là on n’arrive pas.

 

 

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Leshakili 30/10/2016 20:51

Tout à fait d'accord avec lulu , j'ai lu le même article car je suis une fidèle lectrice du blog de Caroline et du coup ... je ne sais plus trop !

lulu 27/10/2016 11:44

Bonjour,

Je suis mal à l'aise avec toutes les louanges que je lis à propos de ce livre. Parce que j'ai lu ceci: http://www.penseesbycaro.fr/2016/10/charlotte-delbo-rendons-a-violaine-gelly-et-paul-gradvohl-ce-qui-leur-appartient/

Je ne veux pas diminuer le mérite d'une écrivain, mais... je trouve que ça mérite d'être lu.

Bonne journée! J'ai lu votre blog d'un bout à l'autre et l'ai mis dans mes favoris. Et vous m'avez fait dépenser des sous... :-)

lulu

LaFée 04/11/2016 11:06

Bonjour et merci de passer par ici :-)
Moi aussi j'aime beaucoup le blog de Caroline, mais j'avoue ne pas trop savoir quoi penser de cette polémique. Je n'ai pas lu l'ouvrage en question, mais je sais que l'essai est archi documenté et que l'auteur cite ses sources dans d'interminables notes de bas de page, que le fond Delbo est accessible au public depuis qqs années, et que l'essai est un essai alors que l'ouvrage dont parle Caroline est une biographie, et que donc les buts et la forme sont très différents...Après, difficile de savoir qui a raison ou tort, non?

Noukette 24/10/2016 17:22

Très beau billet...!

LaFée 04/11/2016 11:06

Merci <3

Fanny 18/10/2016 13:39

Oh ce texte! Il me donne des frissons.
Merci pour avoir écrit ce billet, j'en connais déjà un peu plus et ça me tente d'en savoir davantage.

LaFée 20/10/2016 22:45

J'espère vraiment que tu auras la curiosité d'aller lire du Delbo <3

eimelle 16/10/2016 20:14

j'ai eu un véritable coup de coeur pour ce pavé, quel bel hommage à cette femme !

LaFée 16/10/2016 21:49

Et quel travail de recherche! Il mérite le "Femina"!

Jacqueline 16/10/2016 17:33

Ton billet me donne, non l'envie de lire cet essai, mais celui de "rencontrer" Charlotte Delbo dans ses écrits .....:)

LaFée 16/10/2016 21:49

Je suis déjà ravie : Charlotte Delbo mérite d être lue, que l on connaisse ou non son histoire.

LaFée 16/10/2016 21:49

Je suis déjà ravie : Charlotte Delbo mérite d être lue, que l on connaisse ou non son histoire.

Cajou 15/10/2016 23:02

Je ne le lirai pas... Trop proche de ce qu'un était OBLIGÉ de lire à l'unif, trop sociologique trop historique trop analytique. Trop tout ça.
Mais j'ai lu ton billet en retenant mon souffle et déjà très admirative devant cette Dame.
Et puis j'ai eu les larmes aux yeux et la gorge très serrée devant l'extrait. Je l'ai même relu 2 fois et je crois que c'est le texte le plus "vrai" que j'aie lu sur les camps. Quelle force...

LaFée 16/10/2016 10:53

C est clair que Bajo aurait adoré l essai, c est très proche de ce qu elle faisait. Mais les mots de Delbo ❤️❤️