La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"La maladroite", Alexandre Seurat

"La maladroite", Alexandre Seurat

"Surtout il fallait, coûte que coûte, revenir à cette réalité de l'enfance, réalité grave, héroïque, mystérieuse, que d'humbles détails alimentent et dont l'interrogatoire des grandes personnes dérange brutalement la féerie." Jean Cocteau.

Tout commence par un avis de recherche, diffusé à la suite de la disparition d'une enfant de 8 ans. La photo est un choc pour une institutrice qui a bien connu cette gamine. Pour elle, pas de doute : cette Diana n'a pas été enlevée, elle est déjà morte, et ses parents sont coupables. Remontant le temps, le roman égrène les témoignages de ceux l'ayant côtoyée, enseignants, grand-mère et tante, médecins, assistants sociaux, gendarmes...

Chronique d'un drame annoncé

 

La lectrice compulsive Dès sa sortie, j'avais clamé haut et fort que je ne lirais pas ce livre. Par esprit de contradiction, parce que plus je vois un roman qui fait le buzz, moi j'ai envie de l'ouvrir, mais surtout parce que, "enfin, quand même quoi, quelle thématique racoleuse, quelle indécence de s'emparer d'un fait "divers" aussi atroce que sordide et d'en faire un livre! Et puis, bon, j'ai beau avoir un coeur de pierre, je ne suis pas certaine d'être capable de lire un texte pareil, avec une thématique aussi rude, blablabla". Mais comme on dit, y'a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Un jour de congé ensoleillé. Un long trajet en voiture, l'autoroute à perte de vue. Les premiers mots tombent. Bam. Quand j'ai vu l'avis de recherche, j'ai su qu'il était trop tard. Pour moi aussi, quelque part, il était trop tard. J'avais tout faux, sur toute la ligne. Avec une pudeur et une puissance assez phénoménales, Alexandre Seurat dit tout, sans rien dire, ou plutôt il dit à travers les mots des autres. Ce sont les autres qui racontent Diana, puisqu'elle n'a jamais eu droit à la parole, elle. Les autres, ce sont la tante, la grand-mère, l'institutrice, la directrice, le pédiatre, le voisin, tous ces gens qui "auraient pu", "qui auraient dû", "qui se doutaient", mais surtout ceux "qui ont essayé", "qui se sont démené", à coup de listes, de réunions, d'appels téléphoniques, ces gens qui, qui , qui... Et pourtant. On dirait une machine infernale de tragédie grecque, cette histoire, une monstrueuse machine dont chaque rouage qui se met en branle nous rapproche du drame, annoncé, mais inéluctable. Et ça m'a glaçé le sang. Vraiment. Alexandre Seurat ne justifie pas, il ne dédouane pas, il ne cherche pas de coupable, il se contente d' aligner des faits, avec une précision quasi clinique, il nous dresse le portait d'une famille bricolée, rapiécée, une famille où rien ne se dit. Et l'on sait que tout est déjà joué.

La mère de famille Je suis quelqu'un d'assez influencable, je l'avoue. Quand les copines ont commencé à publier leurs billets sur La maladroite (voir ici, ici et ici, par exemple), je me suis dit que, "peut-être, quand le soufflé sera retombé, quand j'aurais oublié tout ce que j'en ai lu...". Et le peut-être a eu lieu.Quelques heures de lecture, puis, sonnée, j'ai refermé le roman. Mais je n'ai pas abandonné Diana, la petite fille au nom de princesse, mais de princesse brûlée vive, elle est toujours dans un coin de ma tête, et puisque c'est tout ce que je peux faire pour elle, c'est tant mieux si elle y reste, et si elle s'y sent bien, elle peut même y rester pour toujours. Il y a même une place pour son frère, aussi, là-bas, pour cette dernière voix, terrible, qui résonne encore...

La prof de français Bien sûr qu'on y pense. Tous ces visages qui défilent, devant nous, chaque année, ces sourires de facade, ces faux drames, puis les vrais aussi, parfois. "Et si j'avais dit/fait/pensé autrement, est-ce que?" On n'est pas responsable, non, c'est évident. Mais quand même... Alors, vous vous doutez que les instituteurs de Diana, ils m'ont tordu les tripes. J'ai eu envie d'aller leur parler, de les prendre dans mes bras, de leur dire qu'ils avaient fait ce qu'ils avaient à faire, que ce n'est pas leur faute, à qui la faute d'ailleurs?, mais je sais que cela ne servira à rien : le destin n'aime pas qu'on embrouille son fil (Jean Cocteau). Mais quand même, il faut essayer. Encore et encore.

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LaRousse Bouquine 14/06/2016 20:05

J'ai découvert ton blog cet après-midi et j'adore ! Il va falloir que je suive ça de plus près...
J'ai adoré ce roman aussi à la rentrée littéraire de 2015, c'était un coup de coeur qui m'avait marqué pendant plusieurs jours... Je n'arrivais pas à me remettre à un autre livre tant il m'avait bouleversé.
Si le coeur t'en dit : http://laroussebouquine.fr/index.php/2015/11/03/revue-la-maladroite-alexandre-seurat/

LaFée 14/06/2016 21:25

Hihi coucou! Je file lire ton billet, je suis curieuse :-)

Jerome 18/05/2016 12:20

Toujours pas lu. Pas faute d'avoir parcouru les billets enthousiastes des copines pourtant (copines dont j'ai tendance à suivre aveuglément les avis en plus...).

LaFée 18/05/2016 14:08

Sa force et sa sobriété te plairont, tu devrais te lancer:-)

Noukette 17/05/2016 11:51

Il me fait plaisir ton billet, vraiment... C'est un premier roman que j'ai beaucoup défendu, malgré son thème... Il a fait le "buzz" oui, mais à juste titre. Auteur à suivre...

LaFée 17/05/2016 19:18

J'ai vraiment bien fait de revoir mon jugement :-)

Leshakili 15/05/2016 21:48

Je l'ai lu récemment et je suis très jalouse : je suis d'accord à 100% avec chacun des mots de ta chronique . Tu as su trouver les mots exacts ( bien mieux que moi !) pour parler de ce livre, bravo ! :)

LaFée 17/05/2016 23:05

En voilà un gentil compliment. Merci! Je file lire ton billet de ce pas!

Nathalie 15/05/2016 11:50

Coucou Sophie, Joli billet, je vois que finalement tu as succombé. Tu as raison il ne faut jamais dire jamais. Nath

LaFée 15/05/2016 12:19

J ai en effet bien fait de succomber! Bon dimanche, Nath, des bisous.

Fanny / Pages Versicolores 15/05/2016 08:29

J'aime ce genre de billet, pas comme les autres, mais qui donne furieusement envie de lire.

Je l'avais aussi noté à sa sortie et puis finalement pas envie, trop triste, trop buzz...tu viens de me réconcilier avec "La maladroite".

LaFée 15/05/2016 12:19

Tu peux te lancer, tu vas beaucoup l aimer, j en suis sûre!

Jacqueline 15/05/2016 08:20

Un beau billet pour un roman qui reste dans un coin de mon cœur ...

LaFée 15/05/2016 12:20

Merci Jacqueline, et bon dimanche!