La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"J'étais la terreur", Benjamin Berton

"J'étais la terreur", Benjamin Berton

"Nous sommes la succession de nos actes, leur somme et leur multiplication. La soustraction ne fait pas partir de l'ordre de nos passions".

Bande son proposée par l'auteur : ici.

Le 7 janvier 2015, une attaque terroriste menée par deux hommes lourdement armés décime la rédaction de Charlie Hebdo. Le surlendemain, une prise d'otages dans une supérette casher prolonge le cauchemar, tandis qu'en fin d'après-midi, les brigades d'intervention lancent un assaut décisif contre les terroristes. Le weekend des 10 et 11 janvier, près de quatre millions de personnes, se mobilisent en une série de manifestations historiques, sous le mot d'ordre JE SUIS CHARLIE. La République paie cher son unité retrouvée, mais le monde donne l'impression d'aller mieux.

Quatre mois plus tard, au petit matin, un homme d'une trentaine d'années, qu'on croyait mort dans l'assaut, s'extirpe d'une fosse creusée dans une forêt picarde, gagne la capitale et entreprend de refaire sa vie. Le frère assassin renaît sous la peau d'un citoyen français ordinaire et bon père de famille. Mais les fantômes de son ancienne vie le hantent et lui rappellent le monstre qu'il a été. Peut-on croire en l'existence de Dieu après avoir commis l'impensable ? Peut-on devenir un homme meilleur quand on a été le pire des hommes ? 

Quand mes élèves choisissent "hors liste" un roman pour leur examen de juin , j'ai toujours un peu peur : Dieu sait que des bouses infâmes, des contes philosophiques tordus et des pseudo-romans-pour-intello-frustré, j'en ai eu légion. En même temps,

puis ça me permet de les découvrir un peu autrement, ces grands dadais. Quand I. A (préservons son identité) est venu tout sourire me dire qu'il voulait lire J'étais la terreur, je l'ai regardé avec des yeux ronds : "what? mais je ne connais même pas ce titre de la rentrée, moi!" Puis j'ai grincé des dents (beaucoup) en découvrant le résumé, et enfin j'ai souri en découvrant l'exergue de la maison d'édition (Christophe Lucquin) : De l'audace. Du piquant. De la littérature. Voilà qui était fait pour moi! Et autant vous le dire tout de suite, je n'ai pas été déçue du voyage. Un peu secouée, certes, mais bluffée. Et je me demande comment ce roman a pu passer autant inaperçu à sa sortie (j'aurais pu dire que c'était un crime, mais je préfère éviter les blagues de mauvais goût (enfin, parfois)).

Le premier point fort de ce roman, c'est que c'est un roman. Une fiction. Evidemment que Chérif Kouachi est mort, tout comme son frère, lors de l'assaut de l'imprimerie. Evidemment que l'imaginer se terrer (littéralement) pendant quatre mois et sortir de son trou pour aller vivre sa vie et épouser une brave fille blonde et catholique, c'est un peu tiré par les cheveux (et un peu choquant aussi, c'est vrai). Mais ce n'est que le point de départ. De départ? Vraiment? C'est une fiction,  donc, un texte qui n'apporte pas de réponses, parce que de réponses, il n'y en a pas. Chérif n'explique pas, ne justifie pas, il raconte. Et il raconte bien. Au subjonctif imparfait même, avec des expressions désuètes, dans des phrases qui claquent comme de la poésie. Sans doute parce qu'il serait trop simple de continuer à imaginer "ces gens-là" comme des quasi-analphabètes, limités, lobotomisés, manipulés par de plus grands méchants encore qui tirent les ficelles, n'en déplaise au "critique" de Marianne qui devait sacrément manquer de sucre lorsqu'il a écrit son article sur la rentrée littéraire 2015. Rien n'est simple, jamais. Chérif raconte, sa mère, son frère, son prof d'histoire-géo, les foyers, la cité, la mosquée, la katiba, le Yémen, la prison, So you're a pussy muncher boys band?, sa femme, Coulibaly, le pot de Nutella, Cabu, la préparation de "l'Action", jusqu'au jour où. Il raconte la colère, aussi, et peut-être surtout. Il parle de Lui, évidemment : La France est un merveilleux pays où il ne manque que Lui. Ce pays serait un Eden s'il embrassait la vraie foi. Pourtant, Chérif ne veut pas mourir pour Lui, non, ça aussi ce serait trop simple....

Vous savez quoi? C'est sans doute une déformation professionnelle, mais ce texte m'a fait penser à Camus. Meurseault, Chérib, deux hommes en guerre, contre eux-mêmes, sans doute, mais contre le monde surtout, ce monde (qui) est un hangar, entouré de parkings et de terrains vagues, ce monde qui  transpire la souffrance, crouteux et plié en deux par le fardeau que représente notre race. Est-ce que Chérif regrette son geste? Rien n'est simple, je vous l'ai dit. Le passé est un gâchis. Le présent est toujours décevant. Il n'y a que le futur qui peut encore justifier de l'existence des lendemains. Que se passerait-il si on s'apercevait que le présent n'a aucun pouvoir sur l'avenir? Peut-être que tout est là, finalement.

Chérif étai(t) la terreur. Chérif était  la répétition et  le laborieux. Chérif était  le vent et  glissait  entre les feuilles. Avec les mots de Benjamin Berton, Chérif n'est plus qu'une parole, dérangeante, forte, qui pique et qui gratte, mais qui résonne. Et comme lui,  je suis persuadée que la force d'une parole tient plus dans la manière dont on la présente, dont on en organise les moments de suspension, de flux et de reflux, que dans sa signification même. Et c'est parfois tant mieux, croyez-moi.

Edit : l'avis d'Ichem A.

Tout d’abord, j’ai bien aimé le livre car j’ai apprécié le point de vue narratif interne de l’histoire, le point de vue de Chérif Kouachi qui raconte l’histoire d’une manière différente de ce qu’on a généralement entendu dans les médias. En effet, son point de vue est tout autre que celui des médias, il le précise lui-même dans le livre à plusieurs reprises.

Ensuite, une autre facette qui m’a plus est la manière dont il a été écrit. À première vue, ce livre est grave et dur, mais au contraire, je l’ai trouvé plutôt marrant à certains moments. En effet, tous les 2,3 pages, une petite touche humoristique ma fait sourire.

Puis, j’ai également aimé le livre pour sa vraisemblance car même si c’est histoire fictive, celle-ci est tout à fait plausible. Il est vrai que l’auteur a fait des recherches sur le milieu d’où provient Chérif pour que l’histoire ne comporte aucune incohérence.

Enfin,  l’intrigue m’a beaucoup plus car ce n’est pas une intrigue comme celle que l’on rencontre d’habitude. Du fait que l’intrigue n’est pas par exemple un meurtre mais que l’intrigue se trouve dans l’évolution de la mentalité de Chérif Kouachi.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Noukette 23/05/2016 18:13

Mais tout ça est sacrément alléchant dis donc...!

LaFée 26/05/2016 10:50

En effet, c est une très belle surprise!

prof 23/05/2016 17:58

Comment vos élèves ont-ils pu être informés de l'existence de ce livre resté semble-t-il si confidentiel (à tort) ?

LaFée 26/05/2016 10:51

Chaque élève devait choisir un roman de la rentrée littéraire et le suivre de sa sortie à la remise de prix. Celui-ci à donc dû être choisi par hasard, au détour d un liste de titres, ou d un article de presse. Le pitch a plu à l élève qui m a dit vouloir le lire et voilà l histoire :-)