La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Eva", Simon Liberati

"Eva", Simon Liberati

"La beauté siège parfois dans le caniveau".

Un soir de l'hiver 1979, quelque part dans Paris, j'ai croisé une femme de treize ans dont la réputation était alors "terrible". Vingt-cinq ans plus tard, elle m'inspira mon premier roman sans que je ne sache plus rien d'elle qu'une photo de paparazzi. Bien plus tard encore, c'est elle qui me retrouva à un détour de ma vie où je m'étais égaré. C'est elle la petite fée surgie de l'arrière monde qui m'a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l'élan d'aimer. Par extraordinaire elle s'appelle Eva, ce livre est son éloge.

Déjà, l'autofiction, ce n'est pas ce que je préfère, loin s'en faut. Puis les polémiques autour d'un roman, ça m'agace plus que ça n'aiguise ma curiosité, et avec ce roman, les polémiques... C'est donc contrainte et forcée par le choix d'une élève que j'ai ouvert ce (Dieu merci) court roman sulfureux. Et vous savez quoi? Bah je n'ai pas aimé, dingue, non?

Pourtant, il faut accorder à Simon Liberati qu'il a le sens de la formule et une (très) jolie plume, envolée, presque d'un autre siècle. Je dirais qu'il y  a du Huysmans chez Liberati, un je-ne-sais-quoi de décadent façon XIXème, un petit air de Rachilde, aussi, dans la délectation à  heurter la morale pudibonde de ses semblables. C'est chiant, vous ne trouvez pas, cette façon d'étaler sa culture à tout va, surtout quand il est question d'obscures références d'ancienne étudiante en lettres? Et bien c'est ce que Liberati fait tout au long de son roman, allant même jusqu'à se citer lui-même, recopiant de (très) longs passages de ses journaux intimes ou de ses précédents romans. C'est pédant, orgueilleux, et un peu ridicule, aussi. Un peu au petit bonheur la chance (enfin, je crois. j'ai peut-être loupé un truc), on croise (oui, j'ai noté. Quand je vous dis que j'ai un problème avec les listes...) Dickens, Faulkner, Nabokov (évidemment!), Stocker, Proust, Louboutin, Circé, Scylla, Charybe, Dali, Baudelaire, Cocteau, Suétone, Apulée, Dante, Saint-Simon, Byron, Mae West, W.C. Fields, Artaud, Robbe-Grillet, d'Ormesson, Pivot, Dostoïevsky, Dumas, Kérouac, Bataille, et plein d'autres encore qui m'étaient inconnus.

Voilà qui fait beaucoup de monde pour un roman de 288 pages, vous ne trouvez pas? Liberati semble prendre beaucoup, beaucoup, beaucoup de plaisir (contrairement à son lecteur) à faire étalage de sa culture : noms propres, titres d'oeuvres, courants littéraires oubliés et vocabulaire désuet (non mais sérieusement, quelqu'un utilise encore l'expression circa, de nos jours?), rien ne nous est épargné. Et ce ne n'est pas tout (en écrivant ces lignes, je me demande si Liberati a déjà songé à consulter un psy, il doit y avoir quelque chose derrière cette obsession du détail et de la précision... ), puisque nous, heureux lecteurs un peu perdus dans tout ce fatras, nous avons également droit à une longue liste de personnalités parisiennes croisées au gré des périgrinations nocturnes (sexe, drogue et rock'n roll, baby) de l'auteur. Et à moins d'avoir sous la main le guide de la nuit parisienne des années 70 à nos jours (ça existe, ça?), impossible de s'y retrouver. Vous me direz, on s'en moque un peu, non? Et bien oui, mais pas tout à fait : le roman lui-même est une longue litanie sans queue ni tête, sans véritable fil conducteur (outre celui annoncé dans la quatrième, l'éloge d'Eva, mais ça, c'est une autre histoire) alors on se retrouve l'esprit farci de toutes ces reférences, et on perd le fil, déjà ténu, de la narration. Cette obsession du détail, Liberati la fouille jusqu'à plus soif, grattant couche après couche le mystère de son Eva (le sujet de son roman) et d'Eva (la femme qu'il aime, enfin qu'il dit aimer). Il mène l'enquête, dans son passé, son histoire, se complaisant dans la fange de l'inceste, se demandant avec une maniaquerie proche du toc à quelle date elle a pu se couper les cheveux, rencontrer Wharol, partir à Ibiza. Il y a un côté presque fouille-merde (pardon pour l'expression) dans ses recherches, c'est malsain, en plus d'obsessionnel, quand bien même on évite (comme ce fut mon cas) de faire des recherches sur Eva et sa mère et les photos scandaleuses : la pédopornographie qui entoure cette histoire est partout, en filigane dans le meilleur des cas, ouvertement exposée dans le pire. 

Et au milieu de toute cette fange, donc, il y  a Eva, ou Eva, tant il est difficile de dissocier les deux. Enfant sacrifiée, modèle vendue par sa mère (dans tous les sens du terme), junkie à treize ans, belle charcutière hystérique,  il y  avait quelque chose en elle de l'épouse, de la ménagère, de la femme en couche, de la strige et de la nymphe quelque chose qui a fait d'elle la femme de la vie de Liberati, et qui  a fait de ce livre un cri d'amour. Sauf que, Liberati et moi, on ne doit pas avoir la même définition de l'amour. Outre le fait qu'il avoue entre les lignes un (léger) penchant pour la pédophilie (J'avais un enfant dans mon lit, à jamais, écrit-il à propos d'Eva, pourtant de cinq ans sa cadette seulement) (en soit cette phrase suffit à rendre le livre un brin dégeulasse, je vous l'accorde), Liberati (fichtre, je n'ai encore jamais autant répété le nom d'un auteur, la preuve que...) semble tout ramener à lui, même l'amour.

Et moi moi moi, et je je je, et à travers ces lignes, Eva redevient ce qu'elle a toujours été : la chose de quelqu'un. Liberati le dit, d'ailleurs, lui qui a réussi à la façonner, à lui faire perdre du poids, lui qui l'appelle sa  nouvelle acquisition, sa  pièce unique, rare, sa  poupée de chair. Malaise.Perplexité. Tristesse, aussi, de voir dans cette femme l'enfant brisée qu'elle a été, et qu'elle est toujours quelque part, puisqu'elle semble incapable de vivre seulement, sans le prisme du regard des autres. Alors oui, d'après lui, le regard de Liberati est plein d'amour, leur relation tumultueuse, passionnée, mais pleine d'amour, le souci, c'est que de cet amour-là, une femme ne devrait pas vouloir... (c'était la réflexion féministe du jour, quoi de mieux pour terminer un billet :-)).

Edit : l'avis d'Abigaël D. 

Ce livre était un des plus attendu de la rentrée littéraire. Il est apprécié car ce n’est pas seulement une biographie, c’est à la fois romancé, c’est une histoire.

La particularité du livre est que deux histoires sont racontées en même temps mais ce sont deux histoires ayant un lien: L’enfance d’Eva est raconté pour expliquer son caractère, sa personne qui a influencée Simon Liberati (d’où l’histoire de leur rencontre). Ce qui peut attirer les lecteurs en plus du fait que ce soit une histoire d’amour plutôt inattendue.

Il faut dire aussi, que le livre en lui-même, donc la couverture etc, attire beaucoup.

Pour ma part, il m’a fallu du temps pour être vraiment dans l’histoire (au milieu j’y étais toujours pas). Comme je l’ai dit c’est un livre assez compliqué qui demande beaucoup de concentration (à ne pas lire avant de se coucher), ce qui m’a un peu ôté l’envie de le lire.

Mis à part cela, je l’ai tout de même apprécié car j’apprécie la manière à laquelle l’auteur présente sa femme, décrit leur rencontre, rien qu’en lisant on peut voir l’amour qu’il porte pour sa femme et j’ai trouvé cela très beau. J’ai également regardé le film fait par Eva Ionesco, My little Princess, pour mieux comprendre ce qu’il racontait dans le livre. En fait, au début de ma lecture je pensais qu’Eva était juste une prostituée dont il était tombé amoureux avant et qui était devenue célèbre par la suite, alors que ce n’était pas du tout ça. Et regarder le film d’Eva Ionesco a changé la vision que j’avais du personnage, car j’ai pu avoir une image de sa vie.

Et ce qu’il y a de particulier également c’est qu’en lisant, tellement c’est romancé, je parle de personnages comme si c’était des personnages fictifs or c’est une réalité: l’histoire de l’auteur, lui-même, l’histoire de sa femme, de la mère de sa femme mais aussi des relations qu’ils avaient avec des personnes qui sont également connues.

C’est la première fois que je lisais un livre comme ça. L’auteur mis à part la volonté de raconter son histoire avec sa femme, a aussi voulu dénoncé les vacheries de sa belle-mère détestée par Eva, avec un peu moins de tact qu’Eva a pu avoir dans son film. Il décrit beaucoup de personnages, beaucoup de situations, beaucoup de lieu et nous montre le fait que chaque détail de sa vie, ou chaque détail de ce qui a pu l’amener à rencontrer Eva, compte et a son importance.

 

 

 

 

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paikanne 02/05/2016 18:24

Je rejoins Jacqueline ;-)

LaFée 02/05/2016 19:09

Je comprends bien^^

Noukette 02/05/2016 16:19

J'étais déjà sceptique avant de te lire mais là c'est clair il n'est pas pour moi ce roman...!

LaFée 02/05/2016 19:09

Sauf si tu aimes le nombrilisme décadent :p

Sayyadina 02/05/2016 08:32

Ce roman ne me faisait déjà pas envie (je n'aimais pas la couverture et si je n'aime pas un roman à la couverture, je n'irais pas plus loin) et ton billet fait que je ne tenterai pas non plus le coup

LaFée 02/05/2016 19:10

je te rassure, il ne me faisait pas envie non plus... Du métier que le nôtre^^

Jacqueline 02/05/2016 07:28

Un beau billet ... pour un roman que tu n'as pas aimé ...et que je ne tenterai pas .... Beurk = le mot qui me vient en tête ...

LaFée 02/05/2016 19:11

J'ai aussi dit "beurk" bien souvent, Jacqueline :-)