La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Les Échoués", Pascal Manoukian

"Les Échoués", Pascal Manoukian

"C'est ça aussi, l'exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d'une vie et qui brusquement s'effacent jusqu'à ne plus exister pour personne".

1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.

Echoués. Comme le corps de cet enfant sur une plage turque, comme les vies, les rêves, les espoirs de milliers d'anonymes. Chaque jour. Partout. Dans des camions frigos, dans des réacteurs d'avions, dans des embarquations de fortune ou dans des camions-cercueils. Chaque jour. Tellement. D'images, de visages, d'histoires. Sans voix. Sans existence, presque. Et puis Virgil, Assan, Chanchal. Iman, la petite sirène de Walt Disney, une portée de mulots et un chien qui pisse. M. Woo, Julien, Camille. La mer. Les drames. La vie. Ca fait mal mais ça fait rien. 

Ce livre est insoutenable, et pourtant il vous force à garder les yeux ouverts, même si vous avez l'impression qu'ils sont crevés par des épines d'acacia, vos yeux, même s'ils vous piquent, de dégoût, de chagrin ou de honte, ou les trois à la fois. Vous ne les fermerez pas, parce que Virgil vous a murmuré à l'oreille que ce qu'il y a de pire chez  (nous) est encore mieux que ce qu'il y a de meilleur chez (eux). Sans leçon de morale, sans pathos ou d'effet de style, sans chercher à vous culpabiliser, Manoukian vous raconte des histoires. Il met des mots sur des réalités, déformées sans doute par le prisme de la fiction, et c'est là toute sa force. Vous en ressortez groogy, mais debouts, vous aussi. Waa kufaa marmarka qaarkood, laakiin waa ka toosaa.

Ce livre est insoutenable, c'est vrai, mais ce livre est lumineux. Il est rempli d'instants de grâce et de parcelles d'humanité. Comme une toile d'araignée, chaque fil ténu s'accroch(e) à un autre et la somme de leur fragilité fini(t) par résister à tout. Il y  a de la poésie dans ce livre, il y  a une lueur, vacillante mais qu'importe, il y a des destins, des miracles, des horreurs et des espoirs, il y a tellement de choses, tellement de belles et effroyables choses qu'il est difficile d'en parler et de lui rendre justice. De leur rendre justice, plutôt, car c'est à Assan, Chanchal et Virgil, à leurs familles détruites, à leur vie explosée, à leur avenir et à leur passé qu'il faudrait rendre justice. C'est un livre difficile, c'est vrai, mais c'est un livre nécessaire. 

Olélé, mon courageux, va / Va dire aux mères de retenir les bateaux / Aux pères de rester près de leurs  enfants, / Dis leur la violence, la peur, et la solitude (...) /  Raconte-leur le prix de la liberté et son goût amer/ 

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Fanny / Pages Versicolores 11/04/2016 10:43

Je le lis, enfin. Et j'en suis déjà retournée alors que je ne suis qu'au début.

Fanny / Pages Versicolores 15/04/2016 11:45

Fini..et j'ai versé une larme :-(

LaFée 11/04/2016 17:36

Je suis ravie de lire ça ❤️

Marguerite 16/02/2016 13:44

Un de ceux qui me tentent mais que je n'ose pas lire, en fait :/

Noukette 25/01/2016 00:01

Pas mieux... En lisant ton billet je n'ai qu'une envie... le relire ce roman si insoutenable et si lumineux... <3

LaFée 25/01/2016 18:38

<3

Moka 24/01/2016 19:26

Voilà un livre qui dit le meilleur comme le pire... Et c'est ce qui le rend douloureusement beau.

LaFée 25/01/2016 18:38

Douloureusement beau, c est vraiment ça. J en ai même parlé en classe tout à l heure tellement il m a pris aux tripes.

Delphine-Olympe 24/01/2016 10:53

O combien dur est ce livre, mais beau et nécessaire, comme tu le soulignes.

LaFée 24/01/2016 17:20

Personne ne peut sorti indemne de cette lecture, je crois, et c'est tant mieux :-)

Jacqueline 24/01/2016 09:23

Ton billet m'a touchée "droit au cœur" ..... Ce roman est dans ma pal ...... plus pour très longtemps ...... :)

LaFée 24/01/2016 17:21

J'ai hâte d'avoir ton avis, mais je suis certaine que tu vas etre aussi touchée en plein coeur:-)

jerome 24/01/2016 09:06

Je ne veux pas faire le malin mais je t'avais prévenue, on ne sort pas indemne de ce roman et c'est tant mieux !

LaFée 24/01/2016 17:21

Pinpin, tu as toujours raison, ou presque :-)

Marie-Claude 24/01/2016 05:11

Quel magnifique billet. Et l'ajout de "Olé moliba makasi" est bien trouvé, venant mettre un baume sur les blessures à l'âme que procure la lecture des Échoués.
Un livre nécessaire.

LaFée 24/01/2016 17:24

Merci beaucoup! Difficile de trouver les mots pour parler d'un tel roman, n'est-ce pas?