La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Big Brother", Lionel Shriver

"Big Brother", Lionel Shriver

"Nous voilà jolis, nous voilà beaux,

Tout empâtés, patauds, par les pâtés les gâteaux.

Nous voilà beaux, nous voilà jolis,

Ankylosés, soumis, sous les kilos de calories.

On est foutu on mange trop."

(bande-son ici)

Femme d'affaires en pleine réussite, mariée à Fletcher, un artiste ébéniste, belle-mère de deux ados, Pandora n'a pas vu son frère Edison depuis quatre ans quand elle accepte de l'héberger.

À son arrivée à l'aéroport, c'est le choc : Pandora avait quitté un jeune prodige du jazz, séduisant et hâbleur, elle découvre un homme obèse, contraint de se déplacer en fauteuil, négligé, capricieux et compulsif. Que s'est-il passé? Comment Edison a-t-il pu se laisser aller à ce point? Pandora a-t-elle une part de responsabilité?

Autant la couverture et le titre m'attiraient, autant le nom de l'auteur m'a fait vite reposer le livre et m'enfuir en courant. C'est que j'ai été traumatisée par son Kevin, moi, vous comprenez. C'est le seul roman que je regrette d'avoir lu, le seul qui m'a fait un tel effet, qui a été gratter jusqu'au plus profond de mes tripes et de ce que je suis (une mère et une prof) pour me retourner le cœur et me donner envie de m'immiscer dans l'histoire pour distribuer à tout va, des gifles ou des mouchoirs, c'est selon. Puis j'ai discuté avec un collègue, et son analyse a fait mouche : selon lui, si la thématique ne me touchait pas "personnellement", je devais le lire, parce que c'est " quand même un putain de bon roman". Vous me connaissez, je ne suis nullement influençable. Et je l'ai lu. Si je n'avais pas peur des jeux de mots faciles, je dirais même que je l'ai dévoré. Verdict?

"Big Brother", Lionel Shriver

Mais faut s'accrocher, hein. Parce que la Lionel, elle n'a rien perdu de son mordant, de son acidité, et de sa capacité à appuyer (bien fort) là où ça fait mal, et quand on s' y attend le moins. Le livre est divisé en trois parties, et à la lecture de la deuxième, quand la caricature prend le dessus et que l'on redoute que tout cela ne vire à la guimauve dégoulinante, bim bam boum, elle nous cloue sur place et en trois mots bien sentis, elle éclaire les centaines de pages précédentes d'un lumière aussi atroce qu'implacable. Provocatrice? Evidemment. Sarcastique? Définitivement. 

Comme le laisse présager la quatrième de couverture, c'est un roman sur l'obésité, bien sûr, véritable fléau du XIXème siècle qui gangrène l'Amérique (il faudrait vivre dans une grotte pour ne pas le savoir), mais aussi le reste du Mooooonde. Ça parle image de soi, regard de l'autre, régimes et privations ; ça fait mouche chez chacun d'entre nous, parce qu'il faut bien l'avouer, l'épigraphe a raison : Une personne sur trois échangerait un an de sa vie pour un corps parfait. Je ne sais pas vous, mais moi, ça me parle. Alors, oui, les méthodes sont radicales et à la limite du risible, mais nous sommes aux Etats-Unis, temple de la démesure, et je ne suis pas certaine que nos amis les bouffeurs d'hamburgers les jugent du même oeil critique que nous. L'analyse du rapport à la nourriture est cruelle, violente, mais terriblement juste, elle pointe du doigt pile où il faut, juste en dessous de la couche de gras que l'on voudrait tous voir disparaître : Le problème n'était pas tant que manger soit génial - ça ne l'était pas - , mais que rien d'autre ne l’était. Or, même sans l'être, manger arrivait loin devant tout le reste, qui décidément n'avait rien de bien génial. Et j'étais entourée de millions de personnes incapables de trouver du plaisir dans autre chose qu'un beignet à la confiture. Et 

"Big Brother", Lionel Shriver

(restons dans le thème).

C'est également, et j'ai presque envie de dire surtout, un roman sur le délitement du couple : l'équilibre déjà bancal de son mariage vole en éclats lorsque Pandora accepte d'héberger son frère. C'est que Fletcher, son mari, est une espèce d' ayatollah de la nourriture saine et il voit d'un très mauvais œil sucre glace, donuts et gargantuesque pile de crêpes au sirop d'érable prendre possession de sa cuisine ( et de sa vie). Qui gagnera le match? Les liens du sang ou les liens du cœur? Qui sortira vainqueur de ce combat à mort, puisqu'il ne pourra en rester qu'un, à la fin? Prise entre deux feux, Pandora hésite, comme nous ; plus le temps passe, plus le silence (se remplit) de menace et d’atermoiement. Sa texture était molle, comme (le) pudding à la rose raté. Deux adultes face à une tempête humaine de plus de 100 kg, donc, mais aussi deux ados qui se prennent en pleine face un bel-oncle énorme, une belle-mère qui part en vrille et un père buté. Ouille. La question de l'éducation à l'heure des téléréalités et du marketing à tout va ( je vous laisse découvrir le métier de Pandora, priceless ), les conséquences perverses de la célébrité ( avec d'hilarants passages sur Travis Apoolosa et sa série à succès " Garde Alternée" ), tout cela apparait en filigrane dans le roman. Alors, bien sûr, il faut aimer le jazz, sinon on risque vite d'être agacé par les nombreuses digressions sur le passé, le métier et la passion d'Edison ( hop, musique, clic), il faut accepter d'être malmené par certaines réflexions ou comportements qui nous hérissent ou par certains passages que l'on jugera bien trop longs, mais le twist final à lui seul en vaut la peine. 

Une dernière citation pour la route, parce que c'est aussi l'effet que va vous faire Big Brother :  Je suis désolée de citer Fletcher, mais il a raison : la volonté est un muscle. Et nous allons devoir nous exercer à toucher nos orteils mentaux… 

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titoulematou 25/12/2014 10:19

en voila encore un qui me tente mais qui m'intrigue aussi... votre avis me donne envie en tout cas !

LaFée 29/12/2014 18:04

Le livre vaut le détour, définitivement :-)

Marie-Claude 22/12/2014 18:43

Oh que oui! «Le twist final à lui seul en vaut la peine.»
J'en parle ici: http://hopsouslacouette.blogspot.ca/2014/08/big-very-big-brother.html
As-tu lu ses autres romans?

LaFée 29/12/2014 18:05

Coucou!
J'ai lu " Kevin", et j'ai été traumatisée:-)
Merci pour ta visite!

Jacqueline 18/12/2014 07:43

Même si j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ton billet, je ne tenterai pas ce roman dont le thème ne m'attire guère .....:-)

LaFée 22/12/2014 09:47

Pour Kevin, je ne peux que confirmer... mais je me demande si tu n'aimerais pas celui-ci....

Jacqueline 21/12/2014 09:25

Non, je n'ai pas lu Kevin ..... crainte d'être trop perturbée ....

LaFee 20/12/2014 22:49

Tu avais lu Kevin, Jacqueline?