La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Un long dimanche de fiançailles", Sébastien Japrisot

"Un long dimanche de fiançailles", Sébastien Japrisot

"Attention au fil".

2014, commémoration, interdisciplinarité, travail de mémoire. Bref, j'ai relu " Un long dimanche de fiançailles", et j'ai adoré ça. Parce que si j'avais encore en tête de vagues images du film de Jeunet, j'avais oublié....

J'avais oublié l'écriture, d'abord, sublime dès les premiers mots, qui vous prennent à la gorge. C'est plein de poésie, d'images fortes, et je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous le premier passage qui m'a scotchée sur ma banquette de train : Il restait ce fil, rafistolé avec n'importe quoi aux endroits où il craquait, qui serpentait au long de tous les boyaux, de tous les hivers, en haut, en bas de la tranchée, à travers toutes les lignes, jusqu'à l'obscur abri d'un obscur capitaine pour y porter des ordres criminels. Mathilde l'a saisi. Elle le tient encore. Il la guide dans le labyrinthe d'où Manech n'est pas revenu. Quand il est rompu, elle le renoue. Jamais elle ne se décourage. Plus le temps passe, plus sa confiance s'affermit, et son attention. Et puis, Mathilde est d'heureuse nature. Elle se dit que si son fil ne la ramène pas à son amant, tant pis, c'est pas grave, elle pourra toujours se pendre avec. Tout y est : l'amour fou, l'absurdité de cette guerre qui n'a que trop duré, l'effroyable douleur de l'absence, et l'espoir, aussi fou que l'amour, et aussi tenu que ce fil. Et ça, le meilleur film du monde ne pourrait le faire passer aussi bien que ces mots-là.

J'avais oublié Mathilde, aussi, qui n'est pas l'Amélie Poulain de 14-18, loin s'en faut. L’agaçante Mathilde, têtue comme une mule, pleine de certitudes et d'à-propos, tellement obsédée par sa quête qu'elle en oublie que "les autres" ne sont pas que des éléments de son histoire mais des êtres qui ont souffert eux aussi, et qui mériteraient d'être traités avec un peu plus de ménagement. Mais Mathilde l'amoureuse de pas encore 20 ans, aussi. Elle aime comme seuls les enfants capricieux peuvent encore aimer, passionnément, aveuglement, avec obstination et courage, avec force et entêtement. Ce n'est pas un roman qui parle d'amour, pourtant, mais il faudrait avoir le cœur bien sec pour ne pas le sentir vibrer à chaque page. J'avais oublié l'amour de Mathilde, celui de Manech ( sa lettre ) mais aussi celui de toutes ces femmes au destin cabossé et de ces soldats qui parlent de demain pour ne pas faire trop de peine. Comme le disait un sage

"Un long dimanche de fiançailles", Sébastien Japrisot

J'avais oublié la tension, aussi, l'inextricable puzzle mis en place par Japrisot, maître incontesté du genre tordu. Des lettres, d'époque ou non, des témoignages, de gens qui ont toute leur tête ou non, des doutes, des peurs, des espoirs, un pas en avant, deux pas en arrière, l'envie d'en secouer quelques uns aussi, genre" mais , allez, accoucheuh!" et de fermer fort les yeux en répétant " ah-non-pitié-non-pitié-non-ne-me-dites-pas-que". Ce n'est pas un thriller, pourtant, mais il faut avoir les nerfs bien solides pour ne pas filer à la fin voir "si, peut-être"....

J'avais oublié la guerre, enfin. J'avais pourtant des images plein la tête, des images de boue, de gueules cassées, de tranchées inondées et de soldats tirés comme des lapins pour une cause dont ils ne savaient, finalement, pas grand chose ( Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre, parce que les choses sont ainsi). Mais j'avais oublié Bingo Crépuscule, j'avais oublié le froid, la peur, et cette incroyable boucherie faite de pères, de frères, d'amoureux et de fils dont il ne reste qu'un simple nom sur un bout de papier. Ce n'est pas un livre centré sur la Grande Guerre, et pourtant, l'évocation des combats est terrifiante de réalisme, avec un pouvoir de suggestion très fort. Et là, même les scènes terribles du film ne peuvent, à nouveau, rivaliser avec les mots...

J'avais oublié tout ça, et ce fut donc une vraie relecture-bonheur,  

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LaFée 30/04/2015 09:52

Merci du compliment :-)

Laurinouchka 30/04/2015 09:42

Ton billet rend unbel hommage à ce livre.
Je l'ai lu il y a quelques années déjà et j'avais trouvé ce livre sublime.
L'écriture, l'histoire, les personnages... Tout est magnifique. Ce roman est à lire et je trouve que le film est une bonne adaptation.

Jacqueline 09/10/2014 17:36

Un beau souvenir de lecture ... :-).... et un billet qui rend un bel hommage au roman ... :-)