La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Dans la gueule de la bête", Armel Job

"Dans la gueule de la bête", Armel Job

"Qu’est-ce que ce monde où des gens s’acharnent à exterminer des gens dont ils ne savent rien, que d’autres, qui n’en savent pas davantage, sont prêts à sauver au prix de leur vie ?"

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais j'ai passé six ans chez les Bonnes Soeurs à l'Ecole Abbatiale Paix-Notre-Dame-Les Bénédictines ( quand on connait ma dévotion religieuse, je sais, ça surprend). Six ans de courbettes devant Madame L’Abbesse, de prière matinale dans toutes les langues enseignées et de soupirs devant la Sœur quasi sourde qui hantait les couloirs et ne comprenait rien de ce que l'on disait. Six ans aussi pendant lesquels nos talons (plats) ont résonné joyeusement sur la carrelage de la Galerie baignée par le soleil, pendant lesquels nos gambettes en uniforme (bleu marine, évidemment) ont arpenté le jardin pour se reposer au bord de l'étang ou faisaient claquer les marches en bois de ce vieil escalier vermoulu qui menait à l'ancêtre du local vidéo.Six ans surtout à être entourées de béguines dont les maîtres-mots étaient rigueur, discipline, bienveillance et attention. Si j'ai oublié certains de leurs noms, chacune d'entre elle est liée à un souvenir bien précis : notre ébahissement devant Soeur Bruno sans son habit sur une plage grecque, ( en short, attention, pas en bikini rikiki ), la gentillesse de cette très vieille moniale qui passait ses journées à la Porterie et souriait devant nos vaines tentatives de fuite, et puis Sœur Marie-Jacques, qui a eu la gentillesse de relire mon mémoire de Romanes, et Sœur Julienne, Sœur Soupe, qui s'occupait de la bibliothèque et n'aimait rien tant que de nous parler de livres, Soeur Julienne qui par une chaude journée de juin m' a aidée à analyser un extrait de L'homme de la Mancha de Jacques Brel et dont les yeux brillants d'enthousiasme ne sont sans doute pas étrangers à ce que je suis devenue aujourd’hui. Alors, évidemment, les premières pages de ce roman d'Armel Job, elles ont raisonné étrangement en moi, chaque sœur de la Miséricorde avait un visage familier, je les ai aimées tout de suite, et plus encore au fil de ma lecture.

 

L'histoire se passe à Liège, ma ville ,   délurée et vaillante qui, à son cou et sur sa poitrine, porte quelques ornements de coquette mais ne craint pas de retrousser ses manches. On est en 43, tout de même, La Cité ardente est occupée et ses habitants affûtent leurs armes. Il y a les bons et les gentils, les résistants et les collabos. Oui. Mais non, en fait : tout n'est pas aussi simple. Ce qui'il y a de terrible dans la guerre, c'est qu'il ne s'agit plus du bien ou  du mal, comme on se l'imagine, mais seulement de différentes sortes de mal entre lesquelles il faut se décider. Cet affreux bonhomme qui fait la chasse aux juifs pour gagner sa croûte, peut-être qu'il offrira demain une gosette à un résistant en fuite .... Pas de manichéisme ici, juste des hommes, comme vous et moi, confrontés à une réalité qui les dépasse et qu'ils doivent affronter vaille que vaille. Mais dans ce climat de suspicion et d'angoisse ( J'ai tremblé, vraiment, avec ceux qui, toujours sur le qui-vive, ne savait jamais qui craindre ou suspecter, au point de ne pas vouloir tourner les pages, sachant bien que ce que je redoutais finirait par arriver), des gens comme vous et moi, pas plus courageux ou engagés, non, des Justes dont l'histoire a oublié le nom, ceux qui par un crachat dans un verre de bière, un bus arrêté au bon moment ou un repas du samedi, vous redonneraient foi en l'Etre Humain, des inconnus ça et là en qui l'on puisse espérer, d'humbles épicières à la retraite, des notaires de banlieue, des bistrotiers calembouristes. Parce que, oui, les obscurs ont toujours sauvé les meubles. Ils sont l'honneur de l'humanité que les honorables ne cessent de déshonorer. Et cette réalité est celle que nous donne à voir Armel Job à chaque ligne de son roman, porté par une plume fidèle à elle-même : terriblement délicate, subtile et  élégante. J'ai vibré avec Hanna, Volko et les autres, et j'ai été terriblement frustrée de les quitter ainsi....mais peut-être est-ce la force de cette histoire, justement : ne pas savoir, c'est espérer encore. 

 

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Jacqueline 16/06/2014 07:59

"Oufti", quel billet ! J'ai adoré lire la partie personnelle ...
La fin du roman laisse une impression de "trop peu" ... voulue par l'auteur, bien sûr, mais je me suis sentie frustrée à la lecture ..... Grâce à toi et ton "ne pas savoir, c'est espérer encore", ma frustration vient de disparaître ....:-)

LaFée 16/06/2014 21:44

Je suis ravie d'avoir fait un peu passer ta frustration :-) Moi aussi j'aurais bien voulu " savoir", mais il faut se contenter d'imaginer ....

argali 15/06/2014 23:47

Très beau billet et touchante introduction.
J'ai fait mon premier stage dans "ton" école. J'étais terriblement impressionnée devant ces demoiselles en uniforme et la rigueur de leurs enseignants. Je t'en parlerai un jour.

LaFée 06/07/2014 18:16

Tu ne m'as tjs rien dit :p

LaFée 16/06/2014 21:43

Nooooon? Mais chez quel maître de stage??? Oh je n'en reviens pas :-) C'est vrai que la rigueur était de mise, mais on s'est aussi beaucoup amusées, crois-moi ;-)

Anne 15/06/2014 23:44

Quel beau billet enthousiaste et juste sur un roman coup de coeur pour moi aussi !

LaFée 16/06/2014 21:42

Je viens d'aller voir ton biller, et je partage tout à fait ton avis, c'est un vrai vrai beau roman :-)

Denis 15/06/2014 22:17

Je pense que ce livre m'intéresserait

LaFée 15/06/2014 22:18

Si la thématique t'intéresse, tu ne dois pas hésiter, c'est vraiment très réussi!