La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

" Reflex", Maud Mayeras

" Reflex", Maud Mayeras

" Pour oublier son rire, j'ai tenté de comprendre ceux qui avaient cherché à l'effacer. Pour oublier son visage, j'en ai cherché d'autres plus abîmés. Pour oublier la douceur de sa peau, je me suis entourée de corps froids. Et pour oublier son odeur, j'ai choisi la puanteur de la mort."

Iris, photographe de l'Identité Judiciaire, shoote comme d'autres boivent, pour adoucir la douleur. Pour oublier la mort de son fils, Swan, sauvagement assassiné onze ans auparavant. Henry Witkin, fruit d'une lignée chaotique de filles-mères, tue pour le besoin de se vautrer dans la chaleur des chairs. Il écorche ses victimes avec soin et collectionne leurs odeurs comme des trophées. Lorsque la canicule assèche la ville, lorsqu'elle détrempe les corps et échauffe les esprits, alors, les monstres se révèlent. Ce n'est que lorsqu'il est pris au piège que le Mal dévoile ses canines. Une histoire de cœurs étranglés, de mères aux crocs luisants, de prédateurs affamés.

Disons le tout de suite, il y a de fortes chances que je perde la derrière once d'objectivité qui me restait en écrivant la chronique de Reflex. Pourquoi? Parce que Reflex, c'est le roman que j'aurais aimé avoir écrit ( dans une autre vie, évidemment, une vie où j'aurais du temps, du talent, un maison d' édition à mes pieds et, euh, enfin, une autre vie quoi). Tout. J'ai tout aimé, de la première à la dernière ligne, de la moindre virgule au plus court des paragraphes. J'ai aimé le style, la langue, la construction narrative, le ton, l'intrigue, cette incroyable façon de nous mener en bateau pour nous décrocher une claque magistrale dans la tronche, jusqu'à l'instant où l'on reprend son souffle avant de ... Honnêtement, je crois bien n'avoir jamais lu un tel roman, un roman qui vous glace le sang, qui vous retourne les tripes et vous broie le cœur, tout cela en même temps. Hallucinant.

Déjà, on se demande au fil des pages si il n' y a pas maldonne. Thriller? Où donc? Il y a bien le travail d'Iris, oui, le hasard d'une enquête ( mais est-ce vraiment un hasard?) qui l'a ramenée dans la ville de son enfance , un gamin disparu, le souvenir du sien, oui, il y a tout ça, mais de suspense, aucune trace. On se laisse porter, on découvre, timidement, pudiquement, par petites touches, tout ce qui a fait d'Iris cette femme écorchée vive qui enfourche sa moto, musique dans les oreilles et cœur en bandoulière. On découvre en parallèle l'histoire de ces "silences", l'histoire d' Henry, ce tueur en série qui tarde à arriver sur le devant de la scène ( oh misère, si j'avais su, comme je n'aurais jamais espéré avec autant d’impatience ce moment-là!) . On prend plaisir à découvrir l'évolution de cette lignée, ou plutôt elle nous file froid dans le dos, cette lignée, et on attend, gentiment, le moment où.... Mais Maud Mayeras prend son temps. On baisse la garde. Et soudain on relit inlassablement la même phrase, en se demandant si, vraiment, vraiment, vrai-ment?, les mots ont bien ce sens-là. L'instant précis ( toute référence à un autre roman chroniqué récemment...) où .... est...quoi? Hallucinant? C'est vrai, mais je l'ai déjà dit. Terrifiant. Parce que l'on relit à la lumière de cette information tout ce que l'on avait découvert avant, et croyez-moi, cette minute de lucidité va vous laisser sans voix, le cœur au bord des lèvres, vous demandant comment il est possible de plonger aussi rapidement dans une horreur sans nom. Sang glacé, tripes retournées, bien plus qu' avec les détails pourtant bien gores des crimes commis.

J'aurais voulu vous parler d'amour, de cet amour à en crever, celui d'une mère pour son fils, celui d'une fille pour son père, j'aurais voulu vous dire combien mon cœur s'est serré, littéralement, comment j'ai dû parfois reprendre mon souffle tant les mots m'ont touchée. Sauf que. Comme un uppercut en pleine poitrine, et à plusieurs reprises, l'auteur a frappé, là où l'on s'y attendait le moins, sournoisement, cruellement, avec une force contre laquelle on ne peut rien. Cœur broyé.

Mais je vous parle de ces mots, si bien choisis, qui font mouche, mais n'allez pas croire qu'il s'agisse d'un style hautement travaillé, à la De Kerangal, par exemple, pas du tout. Incisive, brutale, directe, voilà comment est la plume de Maud Mayeras. Elle joue avec ces détails qui font ce que j'aime en littérature : les répétitions (avec quelques variantes lourdes de sens) d'une même phrase en début de chapitre, les silences, les phrases courtes, percutantes, presque brutales, qui vous donnent à voir la réalité nue, à la limite du supportable. C'est un roman noir, glacé et glaçant, le plus noir de tous les romans noirs que j'ai pu lire jusqu'ici, et c'est en partie grâce à ce style. Une fois que l'on bascule dans la folie, que les nœuds se font inextricables, on est ferré. On voudrait partir, fermer les yeux, comme un enfant qui a peur du croque-mitaine et qui se dit que  s'il les ferme  assez fort  rien ne pourrait lui arriver. Il faut croire que je n'ai pas fermé les miens avec assez de force : quand j'ai lu les dernières révélations, brutales et rapides, alors que je pensais avoir atteint le summum de l'horrible, Maud Mayeras m'a  donné la pichenette fatale. Les personnages de Reflex risquent  d'hanter encore longtemps mes nuits.

Un roman qui vous glace le sang, qui vous retourne les tripes et vous broie le cœur. Vous savez quoi?

" Reflex", Maud Mayeras
" Reflex", Maud Mayeras

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Alice 29/05/2014 12:39

quel beau billet! je l'apprécie d'autant plus après avoir lu ce livre glaçant...j'ai effectivement voulu fermer les yeux et partir en courant à plusieurs reprises...mais on est hypnotisé jusqu'à la dernière page!

LaFée 01/06/2014 12:30

Je suis vraiment contente de voir qu'il plait :-) Je n'y suis pour rien, je ne connais pas l'auteur, juré, c'est juste que j'aime voir les autres aussi emportés que moi :-)

delphine-Olympe 19/05/2014 22:03

Heu... ça vaut le coup, visiblement, mais il ne faut pas avoir peur de sauter dans le vide. Je le garde dans un coin, pour une future envie de polar... et à un moment où j'aurai bien la pêche !

LaFée 19/05/2014 22:05

" dans", c est mieux!

LaFée 19/05/2014 22:04

Sauter sans le vide, c est tout à fait ça!

Yvan 19/05/2014 16:43

Alors là...
J'en ai carrément d'énormes frissons...
Oui des frissons, tant chaque mot de ton papier me semble juste et vrai. Tu es entrée dans ma tête ou quoi ? ;-)
Pour moi ce bouquin est LE thriller du 21° siècle à ce jour, justement parce qu'il se joue de tous les codes, il les explose et rend une copie comme neuve. Bien sur que ce mot est bien trop limitatif pour décrire tout ce qu'on trouve dans ce roman.
Oui tout ce que tu dis, je l'ai ressenti de la même manière, tout absolument tout.
Ce livre, j'y pense encore plusieurs mois après l'avoir lu, régulièrement. Je pense que ça va te faire pareil ;-)
Merci pour ce magnifique billet, tout en émotions et tellement parlant, sincèrement merci.

Cécile 20/05/2014 10:25

Ça va, ça va, n'en jetez plus, je vais le lire :p

LaFée 19/05/2014 21:05

Oh ben dis donc, je rougis de plaisir en lisant ton commentaire, aussi enthousiaste que tes billets:-) Je suis ravie d'avoir réussi à dire tout ce que je voulais dire, et encore plus d'avoir réussi à te toucher :-)

Jacqueline 19/05/2014 14:44

Waouh ! Un superbe billet dont je partage tout ...:-)

LaFée 19/05/2014 21:04

;-)

Cécile 19/05/2014 07:31

V'la que tu me fais hésiter... Pas envie de faire des cauchemars :/

LaFée 19/05/2014 21:04

Tu risques de passer à côté d'une lecture rare, attention!

Cajou 18/05/2014 23:07

Wow. Bon et bien. Il FAUT que je lise ça. Même si je crains d'avoir ma lecture biaisée en sachant qu'il y a un gros énorme twist en cour/fin de roman. Que j'imagine d'ailleurs déjà pouvoir imaginer en ayant lu le résumé.
Je vais donc attendre d'avoir oublié ton billet pour ne pas que mon esprit se focalise sur des indices qui pourraient me faire deviner ce qui pourrait me laisser sur place (comme pour le "Pobi", comme pour "Le sixième sens", etc etc., des oeuvres qui nécessitent qu'on ne se méfie pas).

LaFée 19/05/2014 21:04

chuuuuuuuuuuuuut^^

Yvan 19/05/2014 16:44

tu peux toujours courir Cajou, tu ne devineras pas le tiers du quart de ce que Mayeras va te balancer à la figure ;-)

LaFée 18/05/2014 23:08

Il est annoncé, le twist, spas ça la surprise :-)