La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

Pour "en finir (définitivement) avec Eddy Bellegueule" Edouard Louis

Pour "en finir (définitivement) avec Eddy Bellegueule" Edouard Louis

" Si nous pouvions nous borner à regarder ! Mais le malheur veut que nous nous entêtions à comprendre." Cioran.

J'ai donc lu Eddy Bellegueule. Deux fois. Oui, vous avez bien lu: deux fois. Pourquoi? Parce que j'étais agacée d'être agacée (bienvenue dans ma tête:-)), parce que j'avais peur que ma lecture soit orientée, manipulée par tout ce que j'avais entendu/lu/vu de l'auteur et de la polémique qui entoure son texte et que je voulais garder un maximum d'objectivité (enfin, autant que possible, vu le contexte) et aborder le roman comme tel, puisque c'est (notamment, mais j'y reviendrai) comme ça que le présente Eddy/ Edouard. Et vous voulez savoir, alors? Et bien, je suis presque désolée de l'admettre, mais ce texte est mauvais. Quel que soit l'angle par lequel on l'aborde, quel que soit le sens (propre ou figuré, premier ou second, ou quarantième d'ailleurs) que l'on donne à l'adjectif, c'est celui qui est revenu le plus au cours de mes lectures : mauvais.

"Il s'agit d'un roman" nous martèle-t-on un peu partout, et il est d'ailleurs présenté comme tel sur la couverture. Un roman, donc, avec tout ce que sous-entend le terme: la liberté de l' écrivain, la distance, la transposition ou la modification des faits, tout est possible, tout est permis, tout est juste, puisqu'il s'agit d'un roman.... Edouard Louis, né Eddy Bellegueule, donc, nous raconte ici sa vision de son enfance, une enfance dans un village populaire du Nord de la France, miné par le chômage, l'alcool, la brutalité. Il est né "différent' cet Eddy, efféminé, homosexuel, bon élève, avec des envies d'ailleurs....et il l'explique, partout, tout le temps: En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre. Un roman? Moi je veux bien, mais ... D'abord, ce roman est plein de contradictions et d'incohérences narratives, premières raisons de mon agacement. Une fois les vilains qui l'embêtent à la récré sont là tous les jours, une autre fois "rarement, puisqu'ils sont absents de l'école un jour sur deux". Personne n'a pris la peine de relire son texte, franchement? Et puis le style, pédantissime au possible (oui, moi aussi je peux me la jouer intello de bas étage et utiliser un néologisme, na!). N'est pas Céline qui veut, mon cher Edouard. Quand on cherche à retranscrire la façon de parler des gens de "là-bas" (c'est lui qui le dit, pas moi), il faut éviter l'écueil de l'artifice (raté!) et celui de la stigmatisation ridicule (caramba,encore râté!); écrire en italique pour "faire vrai" et ajouter: je suis las d'essayer de restituer le langage que j'utilisais alors, c'est juste profondément prétentieux. N'est pas Zola qui veut, non plus. La misère du Nord, ou plus exactement le misérabilisme ambiant, l'alcool, l'hérédité de ces familles malmenées par la vie, un espèce d'analyse sociologique du milieu, de ces classes-là (il aime beaucoup ce "là", Edouard Louis ), moi, à nouveau, je veux bien. Mais alors, pourquoi tant de haine? Du naturalisme? Certainement pas. Du naturalisme, c'est une étude " dépassionnée" de l'âme humaine (je suis aussi une universitaire pédante, je cite Primo Levi si je veux, d'abord), or, ici, ça pue le règlement de compte à plein nez. Ca sent la haine, le "je me construis CONTRE eux", et pas "loin d'eux" ou "sans eux". Victime, de sa famille, de sa classe sociale, de son milieu, c'est comme ça que se présente à nos yeux l'auteur de ce texte, sans recul ni réflexion, c'est une oeuvre brute, jetée en pâture aux lecteurs qui deviennent voyeurs, bien malgré eux . Que ce qui est raconté ici soit 100% exact ou non m'importe peu, je connais assez ce milieu (-là) que pour pouvoir croire à la réalité des faits, là n'est pas la question. Roman autobiographique ou roman-tout-court ne l'est pas plus. La seule question qui me turlupine est: comment peut-on qualifier ce texte de roman alors que rien, ni dans le fond, ni encore moins dans la forme, ne s'approche du romanesque?

Il pourrait donc juste s'agir d'un mauvais roman, un parmi tant d'autres. Et c'est là que la machine médiatique se met en branle, c'est là que le buzz intervient, que l'auteur lui-même interfère dans notre lecture, parce que sur toutes les ondes radio, sur tous les plateaux télé, sur toutes les pages Internet, il nous le répète: Mon livre excuse tout, mon livre aurait pu s’appeler « les excuses sociologiques », et je déresponsabilise tout le monde. Parce qu'il est en plein cursus universitaire, Edouard ( qui a changé de prénom pour les raisons que l'on imagine, et qu'il nous explique un peu partout, dans une espèce de logorrhée verbale qui finit par me filer la nausée ), en sociologie, donc, et il aime Bourdieu, évidemment et Didier Eribon, son mentor à qui est dédié le roman. Mes souvenirs de socio sont trop vagues et trop incertains pour que j' ose me lancer sur ce terrain, mais une chose me semble certaine: comme c'est facile, mais comme c'est facile, Edouard, de se cacher derrière un statut pour pouvoir cracher au visage des siens, et de se retrancher derrière un "mais ils n'ont rien compris, ce livre est une déclaration d'amour à ma mère". Ce qui me choque et m'agace, ce n’est pas le contenu du livre, mais bien plutôt l’inadéquation entre ce qu’il me semble véhiculer et le discours que son auteur tient pour le défendre ( Plis, à lire absolument car Thibaut y exprime si bien tout, absolument tout ce que je peine à écrire ici). Ce qui m'exaspère, c'est de voir la petite gueule d'amour de ce jeune homme essayer de nous tirer des larmes sur les plateaux télé tout en s'en défendant à corps et à cris, de le voir perdre son identité, une nouvelle fois, cette identité qu'il aurait pu se forger en quittant simplement sa famille, sans vomir son ressenti un peu partout, sans être "contre contre contre", comme il le répète souvent dans son livre. Parce que je crois qu'il y a du talent, chez Eddy Bellegueule, un talent qui ne demander qu'à éclore, loin de tout ce cirque, qui doit mûrir, s'affirmer, se travailler. La seconde partie de son ouvrage, celui consacré à la découverte de son homosexualité, est plutôt réussie, parfois touchante, mais toujours juste : j'utilisais les mots tantouze, pédale, pour les mettre à distance de moi-même. les dire aux autres pour qu'ils cessent d'envahir tout l'espace de mon corps. Quand il arrête de revendiquer, quand il écrit, simplement, comme on se confesse, Edouard Louis a du talent. Il est peut-être juste temps de s' y consacrer .

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Incrédule 11/08/2014 15:47

Edouard Louis a composé un vrai conte social dont il est le Héros : «Un Petit Chose né chez les Gueux, les Affreux, les Laids, les Sales et les Méchants, parti de la fange des marais pour se hisser à NormalSup».
Sauf qu'il ne s'agit que d'une belle, histoire, dont les ficelles n'apparaissent pas en première lecture.

Premier indice : Edouard Louis se fait passer pour un «normalien» alors qu'il n'est qu'un étudiant à l'ENS. Il n'a pas passé le douloureux et si sélectif concours d'entrée en khâgne. Il a été admis sur dossier (après une Licence 2), notamment grâce à l'appui des lettres de recommandation délivrées par ses nombreux Mentors à Amiens..., pour y suivre une formation diplômante en sociologie.
Son statut à NormalSup s'apparente à celui d'un «auditeur libre», comme celui des «auditeurs libres» qui sont admis à assister aux cours de préparation à l'agrégation.
En aucun cas, son parcours ne peut être confondu avec le cursus des élèves-fonctionnaires de l'ENS, des « normaliens », fils de Prolo ou fils de Bourg', REBELLES OU SOUMIS, qui ont réussi un concours très difficile d’entrée, préparent celui aussi dur de l’agrégation externe, et préfèrent, eux, se consacrer à l’étude plutôt que de courir les salons mondains, les séances de dédicaces et les PETS-titions dans l’eau !

Mais tous les journalistes sont tombés dans le panneau misérabiliste tendu et Edouard Louis ne les a jamais contredits. Je vous invite à lire l'article de Télérama qui s'est entretenu longuement avec lui en juillet dernier. L'Intelligentsia l'a érigé en parangon de la méritocratie et de l'excellence républicaines à la Française.
Un autre mensonge par omission qui nourrit la légende...
Et Malheur! à ces sales fouineurs de journalistes du Courrier Picard qui ont voulu crever le décor carton-pâte en enquêtant sur le terrain !
Réponse de l'écrivain et du militant en sociologie bourdieusienne: « Je suis un Martyr de la «lutte des classes». Imaginez ce et ceux qu'il m'a fallu défier pour arriver où j'en suis. J'ai travaillé mille fois plus qu'un-e autre.
Si vous osez me renvoyer à la face toute l'étendue de mes contradictions, c'est parce que je suis condamné à subir le sort de tous les «transfuges de classe». J'affronte chaque jour, cette «violence symbolique» d'une classe oppressante qui s'octroie et se transmet entre-soi les codes de domination sociale et qui m'accuse de trahir ma «classe d'origine». ».

Le Petit Chose.

julien 20/07/2014 17:27

Ce billet, ajouté au billet du libraire - en lien - et au commentaire de "Norma" sur cet autre billet, explique sur le fond le ratio de notes (très) négatives d'avis motivés sur ce "thriller" social germano-pratin du moment.
Il est toujours judicieux, avant de perdre des ressources, de vérifier sur la forme la distribution des avis, en matière touristique ou d'édition ou autre ... avant de chercher à comprendre.
Ce "roman" attire le scepticisme par les nombreuses incohérences signalées çà et là, la mode du "trash" "en terre inconnue" à 1 heure de Paris pour faire peur au "bobo" - révélateur que le "bobo" que l'auteur est devenu constitue l'opposé du stéréotype décrit dans son "roman", "bobo" entendu comme un condensé de norme sociale "évoluée", ainsi cet auteur vend son "roman" comme une allégorie à toute forme de discrimination, rendant équivalentes toutes les discriminations, sociétal et social, un biais de son nouveau milieu d'accueil.
Aucun résumé sur comment ce jeune si "défavorisé" est "arrivé", certainement il a su utiliser diverses qualités et atouts pour arriver, rien n'arrivant par hasard, outre un facteur chance, ce qui nuance ce "roman", en d'autres termes, par définition, s'il est arrivé, c'est qu'il aura été moins défavorisé que d'autres, à ce regard, sa "contribution" pour améliorer le sort de ses ex-semblables semble mince.

Michel 15/06/2014 11:12

A la différence notable et louable de notre blogueuse, je ne suis parvenu lire cet ouvrage qu'une seule fois; 2 heures, c'est bien tout ce que ce pauvre bouquin (au sens péjoratif du terme) mérite!
Comme vous, j'ai commencé par noter les élucubrations chronologiques: le père est sensé être né dans les années 70, mais il a fait la guerre d'Algérie au cours de laquelle il a appris la haine des "crouilles" .La machine à remonter le temps existe donc, de même que le don d'ubiquité. Les jeunes "casseurs de pédés" du village roulent et trafiquent leurs "mobylettes". Signalons par charité à ce pauvre Eddy (ou Edouard je ne sais plus et je m'en moque) que les dernières ont dû être mises en circulation vers 1985.... Approximations géographiques aussi: le village est d'abord situé dans le Nord (référence à Zola oblige), puis transporté magiquement dans la Somme). Bien sûr l'autofiction ou le roman permettent ceci, mais alors quelles faiblesses dans la construction! Et le style! C'est si dur de faire parler les pauvres avec assez de clarté pour à la fois épater le bourgeois mais aussi se faire comprendre de lui.
Il est toujours risqué de juger quelqu'un qui vous est un parfait étranger, mais je pense que chez cet écrivaillon normalien (et cet adjectif n'a rien de laudateur chez moi), Freud l'emporte de beaucoup sur Marx ou Bourdieu.. Que ce garçon ait eu une enfance et une adolescence difficiles, pourquoi pas. Mais qu'il essaie de s'en venger en vomissant sur sa propre famille qui n'a manifestement rien à voir avec le portrait apocalyptique qu'il en fait, c'est absolument immonde. Il jette en pâture à tous les intellectuels bien pensants sa propre classe sociale, composée de dégénérés, d'ivrognes et de fainéants qui vivent dans la crasse (c'est bien connu, le pauvre est sale) et la proximité sexuelle (là-aussi, nul n'ignore que chez ces gens-là, on se promène nu devant les enfants et on ne regarde que des cassettes pornos)
Vous voulez que je vous dise: les prolétaires vus par Edouard Louis me rappellent ceux fantasmés par les juges et procureurs de l'affaire d'Outreau....
Et c'est bien là le plus terrible: ce garçon aux dents longues, qui réussira dans l'Université j'en prends le pari pour en voir tous les jours de semblables autour de moi, fournit à nos élites parisiennes, outre le petit frisson d'encanaillement si agréable, une grille de lecture fort commode de la société française. Si le FN frôle les 30% des voix, cela n'est pas dû bien entendu à l'écroulement de notre système de protection, au moins-disant social voulu par l'Europe, à la casses systématique des services publics (qui, chose étonnante, sont quand même parvenus à tirer Eddy/Edouard de sa misère et de son inculture); non, tout cela est dû à la nature même de ces "Salauds de pauvres"
Allez Eddy/Edouard, tu l'auras ton poste de Maître de Conférences et ta chronique dans le Monde ou le Nouvel Obs: mais de grâce, d'ici là, apprends au moins à écrire!

Michel 16/06/2014 10:33

Ne jamais dire "Fontaine..."
J'ai relu l'épilogue, je confesse être allé trop vite en le survolant la première fois, comme l'écrivait si je ne m'abuse Anatole France, d'un derrière distrait.
C'est la quintessence de l'ouvrage: les "bourgeois" sont beaux, bien habillés, tolérants, mélomanes et quand ils vous traitent de pédé, c'est avec un humour et une décontraction...
Sans commentaire.

LaFée 15/06/2014 16:42

Je suis contente de voir que ce billet fait toujours réagir :-) Je partage le plus gros de votre analyse ( j'avais aussi pensé à Outreau pendant ma lecture), et, comme vous, j'attends de voir ce que réserve l'avenir à cet Eddy/Edouard... Merci de votre visite, Michel!

Boris 07/04/2014 14:06

Je viens de lire à l'instant dans le train (et donc d'écrire de mon smartphone à chaud) ce bouquin que ma mère m'a filé (elle a bien aimé). Et il m'a agacé, mais peut peut être pas de la même façon. Son côté narcissique: je n'ai rien eut pour moi, mon village: des hommes alcooliques, violents, ttes les femmes font le même boulot, des incestes, des illettrés, etc etc etc mais je suis décalé, intelligent et je m'en sors pour cracher sur tout mon village! Sans vaseline mais avec des clous rouillés!
J'ai juste ressentit: "j'ai tellement honte d'eux, je suis tellement mieux, qu'ai je fait pour mériter ça?"
Ce roman en a que le titre pour se défendre de ce que l'on peut lui lui reprocher car monsieur veut le beurre et l'argent du beurre. Mais maman, ce n'est pas un essai, c'est un roman!! Comme ça il peut l'achever de la prendre vraiment pour une conne.

Je préfère le voir comme une simple fiction pour ne pas trouver ça encore plus daubesque que ça l'est.

LaFée 07/04/2014 14:11

Je me suis aussi interrogée sur le " regardez d'où je viens et comme je m'en sors bien, je suis un warrior moi" :)
Merci pour ton avis à chaud, Boris :-)

Delphine-Olympe 04/03/2014 22:03

Ce roman ne m'attirait déjà pas trop en dépit du concert de louanges que l'on peut découvrir à son sujet... Mais là, j'avoue que je suis totalement (et définitivement) refroidie !

argali 04/03/2014 20:32

Wow ! Quand tu n'aimes pas, tu n'aimes pas dis donc.
Pas lu et pas envie de le lire mais il était dans le dernier carré du Prix Première. Il a donc des adeptes.

LaFée 04/03/2014 20:36

Il est encensé partout, vraiment.... Et, euh, oui, le tiède ce n est pas pour moi :-)

paikanne 04/03/2014 20:15

Waouw : quel billet ! Et quel courage de l'avoir lu deux fois ! Je passe définitivement mon tour ;-)

LaFée 04/03/2014 20:17

Ça se lit hyper vite, en deux heures c est terminé, je n ai pas grand mérite:-)

Denis 04/03/2014 18:49

A lire ou non finalement ! au-delà de l'élan médiatique qui en a fait un incontournable de la rentrée.
Lu 2 fois, bravo tout de même

Jacqueline 04/03/2014 18:15

Je n'ai pas lu ce roman car je ne suis guère tentée ..... mais après la lecture de ton billet et celui de "Plis", je vais remplacer le "guère" par "pas du tout" ..... tant mon irritation envers l'auteur est quasi devenue rédhibitoire ...
Non, je ne me ferai pas "ma propre opinion" sur ce livre ... vraiment aucune envie ....

Cajou 04/03/2014 17:54

Et bien quel billet ! Ton meilleur depuis l'ouverture de ce blog (on j'ai aussi adoré adoré adoré, dans un autre registre, celui sur le Lola Lafon). Et je serais bien tentée d'opiner du chef à la lecture de nombreux éléments de ton billet car en ayant lu seulement une trentaine de pages, je voyais s'allumer dans mon esprit les "Attention, le buzz a encore menti". Il faudra donc que je m'y remette et que je le termine pour pouvoir comparer davantage nos avis !
Cajou

LaFée 04/03/2014 18:01

Smileyquirougit: merci :-) Je me réjouis de voir ce que tu en penseras une fois arrivée à la fin :-)