La Fée Lit

La Fée Lit

"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"La petite communiste qui ne souriait jamais" Lola Lafon

"La petite communiste qui ne souriait jamais" Lola Lafon

" Le roman-acrobate de Lola Lafon rend l'hommage d'une fiction inspirée à celle-là qui, d'un coup de pied à la lune, a ravagé le chemin rétréci qu'on réserve aux petites filles, ces petites filles de l'été 1976 qui, grâce à elle, ont rêvé de s'élancer dans le vide, les abdos serrés et la peau nue"

De Nadia Comaneci, je ne savais rien, ou si peu.... Une vague image d'une petite brindille à la queue de cheval, virevoltant sur une poutre sur des images surannées des années '80... J'avais vu ceci, aussi, comme certainement la plupart d'entre vous :

Plus encore que la performance sportive, c'est le silence incroyable qui m'a frappée, et cette petite chose qui vole et vole encore comme si le sol n'existait pas.... Puis j'ai lu Lafon, et j'ai découvert cette incroyable histoire de la note parfaite, ce 10.00 qui n'avait été prévu ni par les organisateurs ni même pas les techniciens responsables de l'affichage, cet affolement quand 1.00 s'est inscrit sur le tableau, puis.... puis ce que nous montrent ces images, somme toute: la naissance d'une Fée. Joli tableau, non? Joli livre aussi, mais cruel, parce que sincère et honnête, enfin, aussi honnête que puisse l'être l'écriture de fiction...

On découvre la gymnaste à ces fameux JO, comment commencer autrement? On revient ensuite aux origines, à Onestie où son Destin s'est joué. On rencontre sa famille, et on rencontre Béla surtout, cet incroyable personnage, entraineur et papa, pygmalion et bourreau. Mais tous les autres personnages s'éclipsent discrètement, Nadia prend, dans la fiction comme dans la vie, toute la place....C'est plus qu'une biographie que nous livre l'auteur, au-delà même du parcours retracé ici. Très vite, Nadia Comaneci est devenue pour moi Nadia-tout-court, c'est la gamine qui m 'a touchée, celle qui sourit (contrairement à ce qu'annonce le titre), qui serre les dents, qui gagne, qui transforme en or tout ce qu'elle touche (une poutre, un cheval d'arçon, des barres asymétriques), qui devient femme, jouet du pouvoir, qui serre des mains, qui serre les dents, encore et toujours, et qui finit par s'enfuir loin de cette Roumanie qui ne veut plus d'elle, ou si mal.... Les coulisses du monde de la gymnastique sont aussi nauséabondes que ce que l'on peut imaginer, rien ne manque au tableau: coups bas, jalousie, magouilles sont au rendez-vous. Mais pour moi, c'est un roman sur une petite fille qui devient femme, et qui perd dans cette féminité naissante tout ce qui faisait d'elle la Fée adulée par un pays entier: Ca progresse. Le Mal la recouvre, lape sa vie passée, doucement. Des seins, des fesses, des kilos, vite perdus, mais quand même....C'est un roman sur le corps aussi, ce corps des gymnastes, malmené, outil de travail, bandé, soigné, abimé. Un corps exposé aussi, mis en scène, à la limite de la décence parfois, montré, touché. Un corps qui change, qui devient propriété de l'Etat, soumis à la "Police des Menstruations" qui inspecte, fouille et malmène l'intimité des femmes chaque mois, dans une politique des naissances qui vous donne froid dans le dos.

Nadia Comaneci, c'est un petit soldat, imagine-t-on, un robot communiste de 40 kg. Et toute l'intelligence de Lola Lafon réside dans les nuances qu'elle apporte à ce portrait, notamment grâce à ce dialogue imaginaire qui la lie à Nadia (enfin, à une Nadia de fiction), qui commente, annote, contredit ou détaille certains points du roman. Fiction ou réalité? Un peu des deux, certainement, mais qu'importe, chaque mot sonne vrai, chaque épisode narré est troublant de justesse. C'est une petite fille qui apparait entre les lignes, une petite fille qui écrirait dans son journal intime, plusieurs fois, en lignes régulières : Je ne vais pas tourner le dos à ce qui me fait peur. Je fais face, parce que la seule façon d'échapper à ma peur est de la piétiner. Cette petite pucette de 40 kg jetée en pâture au reste du monde, d'une monde qu'elle ne connait même pas, m'a emportée. J'ai tourné les pages, encore et encore, avide de cette histoire pourtant connue et reconnue, disponible en un clic sur des centaines de pages Internet, happée par le récit de Lola Lafon. Elle devient femme, cette petite fille, étrangère en Amérique, grosse bonne femme hébétée aux cheveux décolorés qui ne comprend rien. Lafon a eu l'intelligence de ne pas s'arrêter en route, elle a eu le cran de nous emmener jusqu'au bout ...So what (cruelle erreur, ce So what, Nadia...), même les icônes ont le droit de merder. Et niveau rêve américain, croyez-moi, on fait bien mieux que l'histoire sordide de Nadia Comaneci....

De Ceausescu et de la Roumanie communiste, je ne savais rien non plus, juste ces instants soigneusement mis en scène par les télévisions mondiales, la pseudo liesse populaire et son exécution, main dans la main avec son épouse. Une vision tronquée donc, manipulée sans doute. Au travers de son histoire, Lola Lafon réécrit l'Histoire, ou plutôt donne à voir l'Histoire sans fard ni œillères. Une fiction, donc, mais qui est le fruit d'un long travail de recherches et d'analyse de son enfance, puisque l'auteur a elle-même vécu en Roumanie. Impossible pour moi d'estimer le degré de véracité des faits racontés, il est vrai, mais j'ai été bluffée par cette façon, presque timide mais surtout incroyablement naturelle, de nous montrer, sous le couvert d'une fiction, un monde communiste "de l'intérieur", sous la coupe d' un Camarade despote qui est la vigueur, le directeur, le phare. Une nouvelle fois, où est la vérité? Dans la bouche de cette enfant qui magnifie sa Patrie, qui prétend avoir aimé le Communisme, et qui affirme que le Communisme en retour faisait d'eux des hommes heureux, même dans les restrictions, même dans la peur?: les roumains avaient constamment peur, c'est vrai, peur qu'on les entende dire des choses interdites, aujourd'hui on peut tout dire, félicitations, seulement personne ne nous entend.... Dans notre discours européen arrogant que vient contrebalancer la réaction de la mère Comaneci lorsqu'elle découvre un supermarché?: elle pleure, de dégoût de cet amoncellement absurde, à cause de la tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. C'est une jolie baffe dans notre certitude occidentale de détenir la Vérité, finalement.... Evidemment, Nadia a été le jouet de cette dictature, évidemment elle aurait pu refuser, se rebeller, mais c'est oublier un peu vite qu'elle n'était qu'une enfant, qui ne savait plus rien rater.

Du processus d'écriture romanesque je ne savais rien, enfin....et c'est ce qui termine de faire de ce roman un vrai COUP DE COEUR pour moi. Il y a du Sarraute en Lola Lafon, dans ce dialogue imaginaire entre l'auteur et cette Nadia Comaneci complice, qui n'est autre qu'un double d'elle-même qui vient nuancer certains de ses propos, comme pour nous prouver que rien n'est jamais tout à fait vrai, ou tout à fait faux, ou tout à fait clair, ou tout à fait juste. Dans le même ordre idée, j'ai adoré l'avant-propos et surtout la seconde partie du roman dans lesquelles sont analysées et expliquées les démarches créatrices: le voyage à Bucarest, les réactions des habitants à l'annonce du roman, les réflexions sur le régime et ses conséquences, dans lesquelles se confrontent à nouveau l'Ouest et l'Est et dans lequel Lola Lafon s'adresse tantôt aux lecteurs tantôt à son héroïne, en confrontant les dates, les ressentis et les a priori qui ne sont pas toujours ceux que l'on croit....

Si vous êtes arrivés à la lecture de ces dernières lignes, chapeau bas! J'avais tellement de choses à dire que je n'ai à nouveau pas su/pu/ voulu faire court. Si vous avez pris la peine de lire cette chronique jusqu'au bout, surtout, surtout, n'hésitez pas: ouvrez cette pépite qu'est La petite communiste qui ne souriait jamais, vous ne le regretterez pas!

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Lou de Libellus 27/02/2014 09:23

Ils sont forts, ces Roumains !

Anne 27/02/2014 09:07

Merci Sophie! Lola Laffont était dans ma "liste", ton billet la fait remonter tout en haut des priorités!! Je me réjouis de découvrir ce livre…

LaFée 27/02/2014 09:24

Je suis certaine que tu vas l aimer autant que moi! Bisous!

Cécile 27/02/2014 08:10

(Ce que j'ai pu regarder la gymnastique quand j'étais plus jeune... moi qui n'arrive déjà pas à toucher mes orteils du bout des doigts...)

Je le note ! :)

Jacqueline 27/02/2014 07:48

Un vrai coup de cœur ...... long, certes, mais "quand on aime, on ne compte pas" ......:-)
Face à ton enthousiasme, je ne peux que noter le titre ...:-)))

LaFée 27/02/2014 09:23

Un jour, j y arriverai( pour les fans d inspecteur Gadget lol)

delphine-olympe 26/02/2014 23:50

Je suis largement aussi enthousiaste et mon billet doit aussi être un des plus longs de mon blog, tant ce livre est riche et réussi ! Une vraie merveille à côté de laquelle il ne faut pas passer !

Delphine-Olympe 30/03/2014 15:29

Ah ben oui, ça devait sûrement moi !
; - ))

LaFée 27/02/2014 09:23

Si c est bien toi je viens de lire ton billet et je partage le moindre de tes mots!

denis 26/02/2014 22:48

Un livre que je lirai assurément

LaFée 27/02/2014 09:22

Et tu auras bien raison!