La Fée Lit

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"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"J'ai réussi à rester en vie " Joyce Carol Oates

"J'ai réussi à rester en vie " Joyce Carol Oates

« Il est mort. Je lis le journal, je prends mon petit déjeuner. Il est mort. Je n’oublie pas mes clés, de nourrir le chat, d’arroser les plantes. Il est mort. Je réponds aux questions de mes étudiants, je rédige un article. Il est mort. Mon amour, mon mari depuis quarante-sept ans est mort et je suis encore là. Veuve. Amputée de lui. Il a lâché ma main, je vacille. Comment continuer à vivre maintenant ? »

Je n’aime pas les récits de vie. Ils me laissent une désagréable impression de voyeurisme non assumé ; m’immiscer dans l’intimité d’inconnus me met mal à l’aise. Mon cœur de bisounours souffre aussi toujours beaucoup à la lecture d’affreuses histoires de bébés malades et de destins brisés… Je me souviens encore de l’effet que m’avait fait un livre lu pendant mon adolescence, racontant l’histoire de deux enfants hémophiles qui avaient contracté le sida lors du scandale du sang contaminé …..Puis généralement, il faut bien avouer que c’est écrit avec les pieds, ça surfe sur la vague du people et du sensationnalisme, bref, vous l’avez compris, je n’aime pas du tout les récits de vie.

Mais j’aime Oates. Beaucoup. Vraiment beaucoup. J’aime l’écrivain, elle m’impressionne et elle m’étonne à chaque lecture, sans jamais me décevoir. Je ne connais aucun autre auteur capable de passer avec autant de talent et d’aisance d’un genre à l’autre, de la littérature pour ado d’une justesse folle à une biographie romancée de Marilyn, d’un sulfureux et dérangeant petit ouvrage à une épopée familiale incroyablement précise et documentée ou à un roman basé sur un fait divers typiquement américain. Je n’ai pas aimé tout ce que j’ai lu, c’est vrai, mais à chaque fois elle m’a touchée, dérangée, titillée. Puis j’aime le personnage aussi, cette grande dame toute maigre et pas très belle, romancière, poète, nouvelliste, professeur à Princeton, qui côtoie les plus grands noms de la littérature américaine contemporaine, pressentie pour le prix Nobel et qui me donne envie de me glisser dans sa salle de classe pour juste l’entendre parler de livres. Quand j’ai appris la sortie de son roman autobiographique, j’ai hésité… puis j’ai craqué.

Et maintenant, me direz-vous ? Maintenant, j’aime aussi Oates, la femme, l’épouse, l’amie, la sœur, la Veuve. Quand je serai grande, je veux être comme elle, aussi pudique, aussi digne, aussi sincère, aussi juste, aussi vraie. J’ai eu le cœur serré du début à la fin de ma lecture, j’ai eu les larmes aux yeux, j’ai souri, et je sais que ce livre va me poursuivre longtemps….

C’est un roman sur le deuil, bien sûr, puisqu’il fait écho au décès soudain de son mari, Ray, son compagnon de vie depuis 50 ans ( 50 ans ! presque une vie entière à deux, vous imaginez ?), mais c’est tellement plus que ça…. C’est une réflexion à plusieurs voix, qui alterne les narrations, les moments, les souvenirs des jours heureux et les instants difficiles où l’on se demande comment, justement, « réussir à rester en vie », et surtout pourquoi…Le pari était osé, presque fou, d’arriver à se dire sans tomber dans les travers grossiers de l’autobiographie. Jamais pourtant, Oates ne cède à la facilité, jamais elle ne tombe dans le pathos, elle est juste, du premier au dernier mot de ce roman qui en est vraiment un, avec une construction narrative incroyable de finesse,qui fait mouche, qui touche, qui raconte et qui émeut. Tout se mélange, naturellement, presque logiquement, son statut d’écrivain et sa vie de femme, inextricablement liés et tellement dérisoires, les mails de ses amis, les lettres, les improbables corbeilles « de condoléances » , l’intimité du couple, puis la personnalité de l’auteur, qui explose de page en page, avec son intelligence, sa pudeur, son humour et son incroyable sincérité : il faut du courage pour oser exposer sa détresse, son envie de suicide, son rapport aux médicaments, pour avouer qu’on se fiche de sa réputation, qu’elle est surfaite, que sa qualité d’écrivain ne compte pas, qu’elle est dérisoire et ridicule. Oates se remet en question sans fard ni artifice, en malmenant son essence même: J’étais un écrivain, c’est vrai. Mais à présent…je ne suis plus un écrivain. Je ne suis plus rien ; à l’université, j’ai pour tâche d’incarner "JCO ". Je ne l’incarne pas à strictement parler puisque "JCO " n’existe pas, n’est pas autre chose que l’identification d’un auteur. … Il ne s’agit pas d’une personne. Il ne s’agit pas d’une vie. Une vie d’écrivain n’est pas une vie. Quelle modestie dans ces mots-là, quelle lucidité et quelle mise à distance pour une auteure « nobelisable » ! C’est la femme, la Veuve qui parle ici, celle qui avoue ne pas se considérer comme un écrivain, mais comme une épouse. L’épouse et le mari, comme n’importe qui, comme vous et moi….

Et c’est la plus belle des déclarations que celle de cet amour-là. Jamais Oates ne profane leur intimité, jamais elle ne dévoile de façon impudique ce que fut leur vie, elle se contente d’énoncer des faits, terribles et implacables, comme cette image de Ray sur son lit d’hôpital ou le dernier message laissé sur leur répondeur. C’est l’universalité de sa douleur, je crois, qui m’a le plus touchée, cette façon simple de nous montrer comment elle souffre de cette perte, dans son cœur et dans son corps. Mais Oates est écrivain, malgré tout, et au-delà de cette histoire personnelle, elle nous livre une véritable réflexion sur le monde funéraire, sur le rapport à l’Autre et aux Autres, sans jamais se départir de cet humour grinçant qui fait son charme. Avec lucidité, elle juge sa propre démarche, mais elle écrit, malgré tout, car oui, les mots peuvent être impuissants-, et pourtant ils sont tout ce que nous avons pour étayer nos ruines …

"J'ai réussi à rester en vie " Joyce Carol Oates

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Anne 23/12/2013 13:03

Lors de l'Intime festival, à Namur, fin août, j'ai assisté à une lecture d'extraits de ce livre par Catherine Frot. Ca m'a beaucoup touchée. Ici, à te lire, je sais avec certitude que je dois acheter ce livre qui me fait pourtant un peu peur.

Anne 22/12/2013 20:54

Voilà un auteur que tu me donnes envie de découvrir... Je ne sais pas si je commencerai par ce livre là. Si tu devais en choisir un, tu dirais lequel?

Cécile 22/12/2013 22:07

Oui :)

LaFee 22/12/2013 21:14

Et tu avais aimé?

Cécile 22/12/2013 21:11

Ce fut mon premier ;)

LaFee 22/12/2013 21:02

Difficile à dire tant ses livres sont différents.... Je pense que je choisirais " les chutes" pour commencer :-)

Cécile 17/12/2013 20:17

Quel beau billet !
Il remonte de quelques places sur ma wish list ;)

Jacqueline 17/12/2013 17:30

J'ai lu ton billet avec plaisir et j'ai aimé l'extrait placé au début ...... mais je ne lirai pas ce récit : Oates n'est pas une auteure "pour moi" ... Après 3 essais ("Blonde" que je n'ai pas terminé, "Fille noire, fille blanche" et "Délicieuses pourritures"), le constat est le même : en début de lecture, j'accroche puis peu à peu ..... j'avoue .... je m'ennuie ... :-)