La Fée Lit

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"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux" (Jules Renard)

"Au-delà du mal" Shane Stevens

"Au-delà du mal" Shane Stevens

« Il était le loup qui s’était lavé dans le sang de l’agneau. Il était le voyageur qui avait rendu une action de grâce pour son périple sans embûches. Il était le pourchasseur de démons qui avait accompli la mission dont il était investi. Sur une petite glace, le loup laissa l’empreinte sanglante de sa patte. En dessous, le chasseur de démons griffonna un mot en lettres de sang »

Présenté comme le premier « thriller » de l’histoire de la littérature, encensé par Harris et Ellroy, écrit par un mystérieux auteur qui a disparu de la circulation depuis des années, publié par Sonatine qui s’est battu bec et ongles pour avoir les droits de la traduction: sur papier, tout fait de ce roman un futur grand moment de lecture…. Malheureusement, il n’en est rien. Mais la raison de cette déception est simple, et même évidente selon moi : nous sommes en 2013, nous sommes habitués au genre du thriller, psychologique, sanglant, prenant, angoissant, et nos attentes sont déçues, parce que le roman, sorti en 1976 et faisant figure d’avant-garde, est à nos yeux daté, dépassé, presque ringard. Il faudrait se remettre dans la peau d’un lecteur de l’époque, américain de surcroît, pour prendre la mesure d’ « Au-delà du mal » et pour lui rendre justice comme il se doit.

L’histoire, à priori, est assez simple. C’est celle d’un sérial killer (le premier de l’histoire donc), Thomas Bishop, placé très jeune en institut psychiatrique parce qu’il a tué sa mère (qui le méritait bien), et qui s’en échappe pour se lancer dans un périple meurtrier au travers des Etats-Unis. La chasse à l’homme s’organise, la police, la presse et la mafia sont aux trousses de cet assassin hors normes, qui décime le pays dans un espèce de road movie sanglant (et répétitif).

Le début est prometteur, glauque et malsain comme on les aime, le prologue nous glace le sang, et puis…. Et puis restent 750 pages remplies de personnages (souvent peu intéressants ou peu importants pour l’intrigue) dont on sait tout, absolument tout, jusqu’à l’heure à laquelle ils ont fait sonner leur réveil (Dans six heures il aurait rendez-vous avec la police et les responsables de la sécurité publique de Sacramento. C’était bien ça oui ? 10 août, 11 heures du matin. Plus que six heures. Il avait mis son réveil à 7h30. Youhou !!! ) En fait, on est trompé sur la marchandise. Plus qu’un thriller, ce livre est une épopée sociale et culturelle, qui aborde les questions essentielles de la peine de mort, de la culpabilité, des relations familiales et du poids de l’hérédité. C’est une galerie de portraits d’américains moyens, une espèce d’étude dépassionnée de l’histoire humaine made in USA, mêlant les destins des anonymes à ceux des politiciens véreux, des journalistes prêts à tout pour obtenir un scoop, des membres de la mafia et du fonctionnement de cette dernière et enfin (et surtout, pour moi) des femmes et de leurs conditions de vie vers le milieu du 20ème siècle. Quel machisme ! Quel misérabilisme ! Je ne sais pas si c’est mon côté chienne de garde, mais dieu que cette peinture des femmes m’a énervée ! Entre les pauvres victimes de Bischop et les maîtresses des politiciens, entre les viols et les manipulations bas de gamme, franchement aucun personnage féminin ne sort de ce marasme.

L’idée générale tenait pourtant la route… mais que de longueurs ! Que de clichés ! L’entrelacement des intrigues ( Bischop va-t-il se faire prendre ? Le politicien va-t-il réussir à rétablir la peine de mort ? Le journaliste va-t-il décrocher le scoop de sa vie ? ) était sur papier un excellent moyen de tenir le lecteur en haleine le long de ces très (trop ?) nombreux chapitres, mais il faut bien l’admettre, la tension retombe comme un soufflé après quelques centaines de pages….

Les explications de ce rendez-vous manqué avec Shane Stevens sont multiples. D’abord, et surtout, un cruel manque de crédibilité, du début à la fin du roman. Sérieusement, sans même avoir lu des dizaines de thrillers, les coïncidences nous semblent trop nombreuses, les révélations tombent du ciel alors que les protagonistes pataugeaient dans la semoule depuis des pages et des pages (et soudain : tadam ! "Bon sang mais c’est bien sûr !!!!" ) . Tout est téléphoné, presque risible : un tueur en série qui a tout appris à la télévision et qui arrive à échapper à la police du pays tout entier, qui tire sa démence de la haine de la mère (tiens, comme c’est original) et qui arrive à dissimuler sa véritable identité pendant plus de 700 pages (c’est dire si les membres de la police et des journaux sont des crétins aveugles…) il faut admettre que c’est assez éculé (et peu vraisemblable surtout) comme procédé….

Second bémol, qui déforce le roman de bout en bout : le style de l’auteur, ou plutôt l’absence de style. Bavard, répétitif ( Il ne faisait aucun doute qu’il tuerait à nouveau…. Sans blague ? Pas la peine de nous le redire toutes les 50 pages, on s’en doutait, merci), journalistique à l’extrême, presque documentaire. N’est pas Truman Capote qui veut, et si l’on sent bien l’envie de copier l’écriture magistrale de « De Sang froid », clairement, c’est un échec complet, parsemé ça et là de véritables incohérences grammaticales et stylistiques qui font tiquer le lecteur.

Ce qui sauve ce livre d’un cuisant et total naufrage, c’est Thomas Bischop. Inadapté social, psychopathe violent et narcissique, mais aussi touchant dans sa folie, presque aussi dans ses crimes, le personnage principal est un modèle du genre, et je ne doute pas une seconde que ce soit ce dernier qui a influencé les grands auteurs qui se réclament d’ « Au-delà du mal ». C’est sans doute la première fois que le lecteur se retrouve dans la tête d’un tueur en série, et celui-ci est particulièrement gratiné. On a envie de comprendre, de savoir, d’être certain d’avoir compris, devrais-je même dire, parce que l’auteur nous ballade jusqu’à la dernière page… Mais voilà, une fois le livre refermé, je me suis juste dit « WTF ? 900 pages pour terminer comme CA ? C’est une BLAGUE ? » .

Bref, si intellectuellement j’ai bien compris ce qui faisait de ce titre un précurseur et un « grand roman » , je suis totalement passée à côté. Cruelle et longue déception, donc, pour moi.

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Isa 01/02/2015 13:42

Mon Dieu, je découvre ton billet un an trop tard !! Il me reste 100 pages à lire...je subis ce roman depuis des jours et des jours, n'osant pas le laisser tomber, me disant sans cesse qu'il va forcément se passer quelque chose d'inattendu, mais n'y croyant plus moi-même. Tout est donné dès le départ, à tel point que je me disais justement que la seule énigme finale ne peut être que la réponse à la question : "Sera-t-il capturé ou non"? Et là, je m'aperçois qu'en réalité, je m'en fiche ! Marre de ces centaines de pages qui m'ont fait perdre mon temps....
Je suis en total accord avec ton billet !! ;-)

LaFée 01/02/2015 15:26

Ce livre a horriblement mal vieilli, je crois. Mais c'est assez vrai que le finir est une pénitence.... tu devrais arrêter-là :p

Jacqueline 04/01/2014 10:13

Voilà que je découvre ton billet ..... Oups ..... Un roman que je laisserai à d'autres ....

Cajou 23/12/2013 01:57

Punaise, j'ai pas du tout envie de le lire. 900 pages comme ça, arf :p

LaFée 23/12/2013 13:28

750: le début est accrocheur. Allez, 700, même, parce que les dernières 50 pages sont sympas aussi :p